La Marianne de Mai 68 en 2020

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« Baptisée la Marianne de Mai 68 parce que le parallèle avec le célèbre tableau de Delacroix apparut immédiatement aux yeux de tous.»

Préfecture d’Argenteuil.

Ça fait trois heures que j’attends. On m’avait dit de venir à 9 heures, mais visiblement tout le monde avait rendez-vous à la même heure. Naïvement j’ai cru que neuf heures voulait dire neuf heures, mais il est vrai que ça ne fait que quelques mois que je découvre le monde des immigrés et des  sans-papiers, et je ne connais pas encore tous les codes. J’ai beaucoup à apprendre.

Certains sont arrivés avant l’aube et ont fait la queue dehors dans le froid pour avoir une chance  de passer parmi les premiers. Après tout ce qu’ils ont vécu pour arriver jusqu’ici ils sont bien rodés. Pour eux c’est la fin du voyage.

Pour moi, ce n’est que le début.

Autour de moi des enfants s’agitent, des femmes en noir, pâles et nerveuses, réajustent une énième fois leur voile et tentent de les calmer, quelques adolescents africains rigolent dans un coin en se partageant un paquet de biscuits. Dehors, des hommes fument et attendent qu’un fils ou une épouse vienne les aviser que leur tour est arrivé. Je sens qu’on me regarde avec méfiance, l’air de dire « mais qu’est-ce qu’elle fout là cette mamie blonde. » 

Je suis de loin la plus vieille de la salle. Et la seule blanche aussi. 

Il parait que dans le Sud les préfectures sont assaillies par des anglais qui comme moi veulent se régulariser avant le Brexit. Mais pas à Argenteuil. Ici chaque moment passé dans cette préfecture me rappelle le mantra que je récite pendant mes crises d’angoisse nocturnes « non tu ne finiras pas sous une tente à Calais… non tu n’as pas le droit de te plaindre… même si on t’oblige à partir ce ne sera pas pour retourner mourir sous les bombes de Bashir el Assad… »

Ma petite sœur me dit que je devrais mettre LA photo dans mon dossier. Histoire de dire que je ne suis pas n’importe quelle vieille petite anglaise qui vient de débarquer en France, mais « quelqu’un », une icône, un personnage de l’histoire de France, que non seulement je devrais obtenir une carte de résident, mais un passeport. On ne va quand même pas déporter Marianne.

Mais je ne suis pas de son avis. Avec tous ces gilets jaunes et les incertitudes du moment je préfère garder profil bas. Je ne veux pas qu’on pense que je vais aller tout casser même si à 78 ans je ne suis pas assez sûre d’avoir la force de bien viser si je devais lancer des pavés sur les CRS. A vrai dire je ne suis pas très pavés. J’ai toujours abhorré la violence. Je préfère les drapeaux, comme celui que je brandis en mai 68 et qui figure sur la célèbre photo.

Mon numéro s’affiche sur l’écran.  C’est mon tour. Mon dossier tremble dans mes mains, mais je crois que c’est plus le trac que l’âge. 

« Donc, madame de Brend… de Bendrn … de Bern- »

 Je n’ai jamais compris pourquoi personne ne peut prononcer correctement mon nom. Même quand les journalistes m’interviewent sur les plateaux de télé ils se trompent. Parfois j’explique que c’est BEN-dern, comme BEN-laden. Mais par les temps qui courent, et surtout lors d’un entretien avec les services de l’immigration, je préfère ne pas faire de ce genre d’humour.  Je souris comme une petite dame bien sage et je l’interromps doucement, prononçant chaque lettre une à une.

« C’est d-e -B-e-n-d-e-r-n ». 

« Oui, Madame de Bendren, donc venons-en à vos revenus. Vous vivez de quoi ? » me demande la dame plutôt souriante qui épluche mon dossier. « Vous n’avez pas de retraite ?  Ca risque d’être un problème pour le titre de séjour. »

« Non. C’est compliqué. J’ai surtout travaillé avec mon mari et mon compagnon mais… »

Mais comment expliquer toute une vie qui n’a jamais accepté de se ranger dans une case, qu’on ne peut pas réduire à un formulaire administratif ? Comment expliquer ces années sixties sex drug rock n roll. Coucher avec Lou Reed, Chet Baker, Archie Shepp, les hommes les femmes, se shooter aux amphétamines à la Factory, Andy Warhol et ses muses, et tout cet art, cette créativité, cette explosion de liberté dans laquelle j’ai croqué à pleines dents. Comment expliquer que quand on tourne des films sur la révolution en France ou qu’on compose de la musique au fin fond de l’Afrique avec un dieu du jazz on ne pense pas à cotiser à la retraite.  Comment parler de l’amour de ma vie, l’enfant prodige du jazz, compositeur, batteur et peintre Jaques Thollot et le rythme du swing qui nous porta pendant des décennies, se foutant des papiers mais embrassant la vie ? 

Toute ma vie on m’a regardée à travers le prisme d’une photo qui fit de moi une icône de la Liberté. Mais aujourd’hui je risque de perdre la liberté fondamentale de vivre dans le pays où s’est écoulée presque toute mon existence car j’ai non seulement incarné la Liberté mais je l’ai vécue à fond dans tous mes actes et bien au-delà du cadre de l’image qui reste collée à moi comme une ombre dont je ne pourrais jamais me débarrasser.

Mon entretien est terminé et je sors de la préfecture avec un papier rose et bleu sur lequel il est marqué « Récépissé de demande carte de séjour temporaire visiteur. N’autorise pas son titulaire à travailler. »

Je ne sais pas trop quoi penser. Visiteur temporaire… mais je suis là depuis les années soixante. C’est vrai qu’avec le Brexit personne ne comprend plus rien mais ça me semble un peu fort quand même.

Quelques jours après j’envoie une copie de mon papier à ma sœur qui pète un câble. 

« Mais c’est du grand n’importe quoi ! Comment peuvent-ils te traiter comme ça ? Et en plus c’est illégal de t’interdire de travailler ! Même si on sort sans accord le gouvernement est formel, on maintient nos droits… » et elle s’emballe dans une longue tirade, citant les textes européens, les codes de loi, bref tous ces mots qui font de nous des êtres tangibles, définissables et aptes à être comptabilisés, comptés, intégrés. C’est facile pour elle, elle travaille, elle rentre dans toutes les cases. Elle est en quelque sorte mon alter ego, de 25 ans ma cadette, sage, conventionnelle. Elle a travaillé dans les grandes institutions internationales, l’OTAN, la Commission Européenne, des banques américaines.  Je crois même qu’elle a travaillé pour le renseignement britannique en Russie mais elle ne l’avouera jamais. Tout nous sépare, sauf le sang de ce père qui coule dans nos veines. « Il faut que tu écrives une lettre au préfet… non, à Darmanin… non, à Macron… »

Je soupire. Je suis fatiguée. Je n’ai pas besoin de ça à mon âge. Et quoi qu’ il arrive je ne rentrerai jamais en Angleterre.  Il y a trop de mauvais souvenirs. Comme celui de ce matin lorsque j’attendais seule sur le porche d’une grande maison de maître à Londres pendant que mon beau-père, le mari de ma mère, s’envoyait en l’air avec la sœur de Jackie. Oui Jackie. La femme de John, ce bel américain avec qui nous allions parfois prendre le thé lors de ses passages à Londres et que ma mère disait prédestiné à la Présidence des États-Unis. Il était devenu un ami proche après leur aventure à Harvard pendant la guerre, alors que mon père croupissait dans un camp de prisonniers en Italie. Pour mieux profiter de John et de ses autres amants, ma mère se débarrassa de moi et m’envoya au Canada chez une de ses tantes…

« Dis voir, tu ne peux pas te débarrasser de la petite ? Pourquoi elle te suit partout comme ça ? », j’entends la sœur de Jackie chuchoter en prenant mon beau-père dans ses bras avant de me claquer la porte au nez.

Lui au moins ne se débarrassera jamais de moi. Il me le fit comprendre la première fois qu’il me pénétra quand j’avais douze ans, et chaque fois qu’il me viola tout au long de mon adolescence interminable. C’est pour le fuir que j’ai quitté l’Angleterre dès mes dix-huit ans. 

Non. Je n’y retournerai jamais. Quand on a traversé les sixties comme moi on a toujours accès à ce qu’il faut pour s’assurer une porte de sortie, un dernier voyage sur un nuage de plaisir velouté avant que le rideau ne tombe. Si je dois quitter la France je partirai comme ça, tout en douceur, et je me coucherai pour toujours aux côtés de Jacques mon amour, dans le cimetière de Vaucresson.

Caroline de Bendern

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