La puissance de dire

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Alors qu’en ce moment le monde semble hésiter entre la bien-pensance, le désespoir et le complotisme, une toute jeune femme se lève, enfile un manteau jaune, se coiffe majestueusement de sa chevelure, ouvre ses bras et nous dit, à nous qui la regardons, abasourdis – elle a vingt-deux ans, mais que faisions nous donc, quand nous avions vingt-deux ans ? – oui, elle nous dit :

We, the successors of a country and a time where a skinny black girl descended from slaves and raised by a single mother can dream of becoming president only to find herself reciting for one.

Elle se souvient du passé historique et se permet de rêver le futur, et de partager ses rêves – et sa réalité – avec nous : devenir Présidente des États Unis d’Amérique et, jeune poétesse primée et promue, lire sa prose poétique au monde entier. C’est bien au monde qu’elle s’adresse, outre au Président des États Unis et à sa vice-présidente : Americans and the world.

Elle nous parle de cette montagne – ou colline selon les traducteurs – que nous avons à gravir : The Hill we climb.

Amanda Gorman ne s’encombre ni de doutes ni de périphrases. Elle affirme. Elle affirme face à nous, de là d’où elle vient, que c’est possible. Que tout est possible, en réalité. Un avenir radieux, pour autant que nous ayons le courage de le vouloir assez fort pour l’incarner. Et nous n’avons aucun argument pour réfuter ses affirmations : elle n’est pas une héritière de la facilité, des illusions, de la bien-pensance morale. Elle travaille à s’approcher de celle qu’elle voudrait être. Elle est en devenir, elle a une vision, et la lumière de cette vision la guide.

When day comes, we step out of the shade, aflame and unafraid. The new dawn blooms as we free it. For there is always light, if only we’re brave enough to see it. If only we’re brave enough to be it.

… il y a toujours de la lumière, si seulement nous sommes assez courageux pour la voir. Si seulement nous sommes assez courageux pour l’incarner.

Son texte est beau – surtout quand elle écrit :

« We will rise from the golden hills of the west.
We will rise from the wind-swept north-east    
where our forefathers first realized revolution.
We will rise from the lake-rimmed cities  
of the mid-western states.     
We will rise from the sun-baked south.   
We will rebuild, reconcile, and recover
 »,

et la presse du monde entier s’en est fait l’écho. Mais en réalité, plus belle encore, plus puissante, porteuse d’espoir, c’est elle-même, Amanda Gorman. C’est la jeunesse. C’est l’offrande, les bras ouverts, la puissance qu’elle nous donne – elle et toutes celles, tous ceux qui sont comme elle. Greta Thunberg. Les filles, les « petites glo » selon la trouvaille de Rebecca Amsellem, glorieuses demain. Il ne s’agit pas (seulement) d’admirer Amanda comme une icône, mais de regarder autour de nous, y compris le regard légèrement vers le bas pour mieux les voir, ces petites filles. Regarder ce que nous sommes en train de faire d’elles, nous assurer que nous faisons au mieux. Leur transmettre la désobéissance, en les tenant par la main pour éviter les blessures. Parler de toutes ces mini-héroïnes du quotidien. Ecouter les filles et leurs désirs. La journaliste Mélissa Salé (l-express.ca), à l’occasion de la Journée internationale des droits de la fille, un 11 octobre, rapporte : « On a demandé aux jeunes filles ce qu’elles veulent de nous, les adultes. Elles nous ont dit : donnez-nous la liberté, laissez-nous libres de penser, de faire ce qu’on veut faire.»

En parallèle à l’engagement politique très clair d’Amanda Gorman, au-delà de cette jeunesse qui nous convie à des avenirs désirables, il y a autre chose encore, dans ce que nous apporte la poétesse. Il y a la puissance de l’art, de la culture, de la poésie : il y a la puissance des mots. Et quand la politique choisit ses mots, quand elle devient poétique, elle est alors « poélitique ». Une politique supérieure. Car si l’art ne change pas le monde, il change notre regard sur le monde – et donc le monde. Si Les femmes qui lisent sont dangereuses, les filles qui écrivent sont glorieuses. Faisons en sorte qu’elles apprennent toutes à écrire – et à dire ce qu’elles écrivent. À haute voix. Partout, et en toutes circonstances.

Barbara Polla est médecin, galeriste et écrivain. Elle a quatre filles. Elle aime les femmes, les hommes et les autres, l’art et la poésie et la vie. En politique, en art, pour les femmes, elle s’engage pour la liberté.

Traduction du texte d’Amanda Gorman,

« The Hill We Climb »

Le jour vient où nous nous demandons où pouvons-nous trouver la lumière dans cette ombre sans fin? La défaite que nous portons, une mer dans laquelle nous devons patauger. Nous avons bravé le ventre de la bête. Nous avons appris que le calme n’est pas toujours la paix. Dans les normes et les notions de ce qui est juste n’est pas toujours la justice.

Et pourtant, l’aube est à nous avant que nous le sachions. D’une manière ou d’une autre, nous continuons. D’une manière ou d’une autre, nous avons surmonté et été les témoins d’une nation qui n’est pas brisée, mais simplement inachevée. Nous, les successeurs d’un pays et d’une époque où une maigre jeune fille noire, descendante d’esclaves et élevée par une mère célibataire, peut rêver de devenir présidente, et se retrouver à réciter un poème à un président.

Et oui, nous sommes loin d’être lisses, loin d’être immaculés, mais cela ne veut pas dire que nous nous efforçons de former une union parfaite. Nous nous efforçons de forger notre union avec détermination, de composer un pays qui s’engage à respecter toutes les cultures, les couleurs, les caractères et les conditions de l’être humain.

Ainsi, nous ne regardons pas ce qui se trouve entre nous, mais ce qui se trouve devant nous. Nous comblons le fossé parce que nous savons que, pour faire passer notre avenir avant tout, nous devons d’abord mettre nos différences de côté. Nous déposons nos armes pour pouvoir tendre les bras les uns aux autres. Nous ne cherchons le mal pour personne mais l’harmonie pour tous. Que le monde entier, au moins, dise que c’est vrai. Que même si nous avons fait notre deuil, nous avons grandi. Que même si nous avons souffert, nous avons espéré; que même si nous nous sommes fatigués, nous avons essayé; que nous serons liés à tout jamais, victorieux. Non pas parce que nous ne connaîtrons plus jamais la défaite, mais parce que nous ne sèmerons plus jamais la division.

L’Écriture nous dit d’imaginer que chacun s’assoira sous sa propre vigne et son propre figuier, et que personne ne l’effraiera. Si nous voulons être à la hauteur de notre époque, la victoire ne passera pas par la lame, mais par tous les ponts que nous avons construits. C’est la promesse de la clairière, la colline que nous gravissons si seulement nous l’osons. Car être Américain est plus qu’une fierté dont nous héritons; c’est le passé dans lequel nous mettons les pieds et la façon dont nous le réparons. Nous avons vu une forêt qui briserait notre nation au lieu de la partager, qui détruirait notre pays si cela pouvait retarder la démocratie. Et cet effort a presque failli réussir.

Mais si la démocratie peut être périodiquement retardée, elle ne peut jamais être définitivement supprimée. Dans cette vérité, dans cette foi, nous avons confiance, car si nous avons les yeux tournés vers l’avenir, l’histoire a ses yeux sur nous. C’est l’ère de la juste rédemption. Nous la craignions à ses débuts. Nous ne nous sentions pas prêts à être les héritiers d’une heure aussi terrifiante, mais en elle, nous avons trouvé le pouvoir d’écrire un nouveau chapitre, de nous offrir l’espoir et le rire.

Ainsi, alors qu’une fois nous avons demandé: « Comment pouvons-nous vaincre la catastrophe? » Maintenant, nous affirmons: « Comment la catastrophe pourrait-elle prévaloir sur nous? »

Nous ne reviendrons pas à ce qui était, mais nous irons vers ce qui sera: un pays meurtri, mais entier; bienveillant, mais audacieux; féroce et libre. Nous ne serons pas détournés, ni ne serons interrompus par des intimidations, car nous savons que notre inaction et notre inertie seront l’héritage de la prochaine génération. Nos bévues deviennent leur fardeau. Mais une chose est sûre, si nous fusionnons la miséricorde avec la force, et la force avec le droit, alors l’amour devient notre héritage, et change le droit de naissance de nos enfants.

Alors, laissons derrière nous un pays meilleur que celui qui nous a été laissé. À chaque souffle de ma poitrine de bronze, nous ferons de ce monde blessé un monde merveilleux. Nous nous élèverons des collines de l’Ouest aux contours dorés. Nous nous élèverons du Nord-Est balayé par les vents où nos ancêtres ont réalisé leur première révolution. Nous nous élèverons des villes bordées de lacs des États du Midwest. Nous nous élèverons du Sud, baigné par le soleil. Nous reconstruirons, réconcilierons et récupérerons dans chaque recoin connu de notre nation, dans chaque coin appelé notre pays; notre peuple diversifié et beau en sortira meurtri et beau.

Quand le jour viendra, nous sortirons de l’ombre, enflammés et sans peur. L’aube nouvelle s’épanouit alors que nous la libérons. Car il y a toujours de la lumière. Si seulement nous sommes assez braves pour la voir. Si seulement nous sommes assez braves pour l’être.

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

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