La « Première dame »: quelle place dans la République ?

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L’épouse du chef de l’Etat est, a priori, une citoyenne comme les autres. Son mariage, une affaire purement privée, n’est pas le fruit d’une alliance diplomatique comme sous l’Ancien Régime ; elle n’a pas de poste politique et n’est pas appelée à exercer le pouvoir comme les régentes d’autrefois. Mais, selon une règle non écrite, « avoir » une épouse a été longtemps une condition indispensable pour celui qui prétendait à la magistrature suprême, un gage de stabilité et de moralité.

En France, seuls des hommes ont accédé à la Présidence, et des hommes mariés – à l’exception de Gaston Doumergue qui épouse sa maîtresse en juin 1931, douze jours avant de quitter l’Élysée, et de François Hollande. Quel rôle peut alors avoir celle qui partage la vie personnelle du chef de l’Etat sans avoir aucune place institutionnelle ?

Un rôle d’hôtesse et de maîtresse de maison

    Aucune conjointe du chef de l’Etat n’a occupé un emploi rémunéré pendant le mandat présidentiel de son mari (Carla Bruni doit mettre un frein à sa carrière de chanteuse pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy et Brigitte Macron est retraitée) : c’est une femme au foyer. En bonne « maitresse de maison », titre revendiqué par Bernadette Chirac, l’épouse veille aux menus, au choix des fleurs, à l’aménagement de la demeure… Elle sort de l’ombre lors de manifestations publiques et de voyages officiels où elle figure aux côtés de son mari.

   Jusqu’à une date relativement récente, l’épouse avait l’obligation de rester aussi discrète que possible. Lors de ses apparitions publiques, Félix Faure impose à sa femme de se tenir un peu en retrait de lui ; Yvonne de Gaulle ne monte jamais à la tribune avec le général, et l’on mesure l’évolution à la vue des époux Macron se tenant par la main lors de manifestations officielles. Sous la V° République, avec la personnalisation du pouvoir et le développement des media qui donnent à l’image un rôle prépondérant, les projecteurs se braquent de plus en plus sur l’épouse du Président. Celui-ci comprend l’intérêt pour sa popularité de la mettre en avant et il est devenu impensable pour un candidat à la Présidence ou un chef de l’État de ne pas « montrer » son épouse. Photos autorisées ou volées contribuent à la mettre en vedette. Nicolas Sarkozy, fasciné par l’exemple américain, popularise l’expression « Première dame », traduction de First lady, termes employés pour la première fois à propos d’Eleanor Roosevelt

Des activités aux confins du politique

   Bien qu’elles assument ce que Françoise Giroud dans son roman Le bon plaisir, traite de « corvées », les Premières dames refusent ouvertement d’être des « potiches ». Elles revendiquent de plus en plus, dans la limite de leur devoir de réserve, d’exister par elles-mêmes. La majorité d’entre elles, sous la Ve République, créent des fondations : des organismes apolitiques, dont la vocation est caritative ou humanitaire. Mais certaines initiatives personnelles, en marge de la Présidence, peuvent prendre un caractère politique et même embarrasser le pouvoir, comme celles de Danielle Mitterrand avec sa fondation France Libertés ou la démarche de Cecilia Sarkozy en 2007 pour  libérer les infirmières bulgares et le médecin palestinien, retenus en Lybie.

   De fait, l’épouse s’immisce indirectement dans la machine de l’Etat : selon une tradition qui date de la III° République, elle répond à des sollicitations particulières en intervenant auprès d’administrations ou de ministères. Le « service du courrier », désormais informatisé, prend de plus en plus d’ampleur avec des centaines de requêtes quotidiennes, traitées à l’aide de plusieurs collaborateurs, dans les bureaux qui lui sont affectés au sein de l’Élysée.

Du projet de statut à la « Charte »

   La création d’un statut de la Première dame, en reconnaissance des obligations implicites qui lui incombent et pour clarifier sa situation, a été envisagée sous  le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Face au tollé soulevé contre l’institutionnalisation de cette femme qui n’est ni élue ni nommée, le projet est abandonné. Il est repris par Emmanuel Macron en 2017 et subit les mêmes critiques pour donner lieu, finalement, à une simple « Charte de transparence relative au statut du conjoint du chef de l’État ». Ce texte n’a aucune valeur juridique : il liste les attributions qui sont traditionnellement dévolues à l’épouse du Président, relevant principalement de la représentation, mais il mentionne aussi des « missions particulières ». Celles-ci exigent des collaborateurs qui ont un coût. Les moyens alloués au service de la Première dame qui, elle, n’est pas rémunérée, figurent pour la première fois clairement dans le budget de l’Élysée.

   La Charte emploie le mot « conjoint » tout en citant Brigitte Macron et l’on peut se demander la portée qu’aurait un tel document pour le mari ou compagnon d’une Présidente de la République. On imagine mal ce partenaire jouer le rôle d’hôtesse… Même en cas de présidence masculine, à quoi bon entériner pour la conjointe des obligations surannées ou, au contraire, lui reconnaître des fonctions que, simple citoyenne, elle ne devrait pas remplir? Ce n’est pas l’absence de Première dame (mis à part le bref passage à l’Elysée de Valérie Trierweiler), qui a handicapé le quinquennat de François Hollande. Mais, si les Français sont majoritairement hostiles à une officialisation du rôle de Première dame, ils sont néanmoins satisfaits de sa contribution à une représentation favorable de la République française, en particulier vis-à-vis de l’étranger.

Armelle Le Bras-Chopard, politologue, co-autrice avec avec Scarlett Beauvalet, Annie Duprat, Mariette Sineau et Françoise Thébaud,  de Femmes et République, La Documentation française, 2021.

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