La mode, un secteur dominé par l’homme

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Alors que le secteur est toujours aussi féminin, à peine 40 % des collections de prêt-à-porter sont dessinées par des femmes. Ce métier de la couture a commencé il y a plusieurs dizaines d’années par un savoir-faire féminin, transmis de mère en fille. Qu’est ce qui explique donc le renversement de situation des dernières années ?

WomenToday :

Bonjour Liva Ramanandraibe, vous avez fondé la maison IBELIV spécialisée dans le design et la production d’accessoires premium à base de raphia naturel. La marque IBELIV voit le jour en octobre 2013 à Avignon. L’idée est née de l’inspiration de Tiana Raharison, votre, femme indépendante et à l’esprit d’entrepreneuse.

Avant d’aborder le thème de notre rencontre, pouvez-vous nous raconter votre parcours atypique et pourquoi ce nom de IBELIV ?

Liva Ramanandraibe :

J’ai un parcours totalement atypique. Mon cursus ne me prédestinait en rien à être créateur de mode, puisque j’ai un diplôme d’expert-comptable ! En rien ? J’ai quand même grandi dans l’atelier de raphia de ma mère, au milieu de ses magnifiques productions…qu’elle vendait pour pouvoir payer mes études. J’étais très sensible à leur beauté, et quand je suis arrivé en France à 16 ans pour mes études et que j’ai découvert la richesse du patrimoine de ce pays, j’ai compris que la maitrise du crochet de raphia appartenait au patrimoine de Madagascar. Le valoriser s’est imposé comme une évidence et j’ai trouvé ma raison d’être.

Pourquoi IBELIV : parce que j’y crois (le nom est à prononcer comme « I believe », j’y crois, en anglais). J’ai foi dans nos chances de réussite, dans notre capacité, en équipe, à mener à bien notre projet, en accord avec nos valeurs. Je crois que l’artisanat peut-être une chance d’émancipation pour les femmes de Madagascar, mais aussi que le savoir-faire des femmes de Madagascar peut-être une chance pour l’avenir économique de l’ile.

WomenToday :

Les filles restent majoritaires dans les écoles de mode, obtiennent d’excellents résultats et petit à petit disparaissent des écrans radar. Comment et pourquoi une telle déperdition ?

Liva Ramanandraibe :

Je n’ai pas fait d’école de mode, alors je ne peux pas me prononcer sur le fait que les filles y soient ou non majoritaires, mais, ayant participé à plusieurs Fashion Week, notamment Milan, Paris et New York, j’ai plutôt constaté que les femmes étaient les plus présentes, les plus actives, et semblaient les plus à l’aise dans l’environnement de la mode.

WomenToday :

Quel est le pourcentage d’hommes à diriger les plus grandes marques de mode ? Cette tendance est-elle en augmentation ?

Liva Ramanandraibe :

Je n’ai pas d’informations chiffrées à ce sujet, mais j’ai quand même l’impression que la tendance s’inverse, et qu’il y a de plus en plus de femmes qui dirigent des maisons de mode. Je ne vais pas les citer toutes ici, d’autant plus que certaines des maisons que nous considérons comme concurrentes sont dirigées par des femmes et que je ne voudrais pas leur faire de la pub ! Mais quand même, il y a de nombreux exemples de grandes maisons de mode dirigées par des femmes. Prenez Miuccia Prada, qui a su mener sa maison d’une main de maitre, et traverser les époques

WomenToday :

Ces secteurs n’échappent pas aux stéréotypes touchant le reste de l’économie. Stéréotype qu’on pourrait résumer ainsi : les hommes sont mieux armés pour diriger. Quel est votre constat ?

Liva Ramanandraibe :

Là encore, ce n’est pas du tout mon expérience. Je n’ai pas l’impression, bien au contraire, que le fait d’être une femme soit un inconvénient pour diriger. Ma mère dirige nos ateliers à Madagascar, plus de 1000 artisans, et croyez-moi, elle est tout à fait bien armée pour le faire. Peut-être que ses armes sont différentes de celles traditionnellement employées, ou attribuées, de manière stéréotypée d’ailleurs, aux hommes. Ses armes à elle sont l’intuition, une façon de prendre les décisions en étant sensible à tous les enjeux, y compris personnels et humains, et une capacité à les communiquer à ses équipes qui fait qu’on a envie de la suivre, envie de s’engager.

WomenToday :

Peut-on voir une corrélation entre le manque de stylistes femmes à la tête des grandes marques et la domination des hommes dans les postes décisionnels.

Liva Ramanandraibe :

Je ne peux pas parler au nom « des hommes qui sont aux postes décisionnels des grandes marques », mais pour ma part, en tant que dirigeant d’IBELIV, je choisis des personnes, celles qui me paraissent les meilleures pour le job à faire. Que ces personnes soient des hommes ou des femmes m’importe peu, tant qu’elles sont compétentes, motivées, et passionnées.

WomenToday :

Les questions de la maternité et de l’éducation des enfants sont encore un ressort essentiellement féminin. Ces éléments peuvent-ils constituer une entrave à leur réussite ?

Liva Ramanandraibe :

Chaque individu vit la parentalité à sa façon. Pour ma mère, je crois que cela a été source de motivation. Elle a tout fait pour réussir dans son travail afin de pouvoir offrir à ses enfants des chances de réussir grâce aux études. Pour moi, la parentalité est source d’équilibre. Quand j’ai lancé IBELIV il y a dix ans, je n’ai pas pu tout de suite fait venir ma femme et mes filles en France. Nous avons vécu séparés plusieurs mois par an pendant plusieurs années. Ma motivation à moi, ça a été de réussir pour qu’elles puissent me rejoindre. Et ma motivation d’aujourd’hui, c’est de travailler le plus efficacement possible pour avoir le temps de conduire mes filles à l’école, de les voir grandir. Je me sens plus équilibré en tant que dirigeant parce que je suis plus épanoui dans ma vie de père.  

Pour moi, mais il y a certainement un élément culturel dans ma réponse, l’entrave à la réussite, c’est d’être seul. Homme ou femme, je ne pourrais pas faire ce que je fais si je n’avais pas une vie de famille équilibrée, si je n’avais pas l’impression d’être soutenu, épaulé par ma famille, ma mère, mon frère, ma femme. Ça aide de travailler en équipe, en famille, qu’on soit un homme ou une femme. Ma famille est primordiale pour moi.

WomenToday :

Ne pensez-vous pas que la financiarisation de cette industrie à partir des années 80 a conduit à une masculinisation des dirigeants ?

Liva Ramanandraibe :

La mode est un domaine avec de forts enjeux économiques, mais rien n’indique que les hommes dirigent de manière plus rentable ou efficaces que les femmes. Il faut s’organiser ensemble pour créer de la valeur qui profite au plus grand nombre.

WomenToday :

Peut-être une lueur d’espoir. La nouvelle génération de femmes est plus téméraire. Elle est plus soucieuse de changer le monde. Certaines femmes n’attendent plus la permission, elles créent leur entreprise pour concrétiser leur vision du monde. Est-ce un épiphénomène ou une tendance lourde ?

Liva Ramanandraibe :

J’ai 3 filles. J’espère profondément qu’il s’agit d’une tendance lourde !

WomenToday :

Un conseil pour ces femmes légitimes et ambitieuses qui risqueraient de se retrouver face à une « falaise de verre » ?

Liva Ramanandraibe :

Croyez-y. Rien n’est impossible à celui ou celle qui croit. Croire en soi, déjà. Plusieurs marques de mode dirigées par des femmes prouvent que c’est possible.

Propos recueillis par Michael John Dolan

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