10 August, 2020
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La mode sexualisée

Symptôme d’un malaise ?

La mode sexualisée sévit encore et opère un certain conditionnement sur les individus. Cela en dit beaucoup sur les valeurs qui prévalent dans notre société, affirme  Mariette Julien, professeure de mode et spécialiste de l’hyper sexualisation, dans un ouvrage dérangeant. Le corps comme carte de visite.

« Le pantalon en bas des fesses qui laisse voir le caleçon tire ses origines du milieu carcéral, où la ceinture est interdite, et la sodomie, courante. » Voilà  comment, en quelques phrases lapidaires, Mariette Julien déboulonne une mode dont les jeunes hommes s’entichent sans trop s’encombrer de ce qu’elle symbolise. La professeure à l’École supérieure de mode de Montréal est convaincue que connaître la provenance d’une mode peut faire réfléchir. « Les jeunes répondent à une pression sociale. Quand on  leur explique l’origine d’une mode, ils comprennent qu’ils se font manipuler et leur habillement change », observe la chercheuse qui côtoie beaucoup d’étudiants.

Aucun style vestimentaire n’échappe à son regard aguerri. Spécialiste en sémiotique visuelle, Mariette Julien ponctue ses explications d’exemples glanés ici et là. Elle se délecte de ce qu’elle traque dans la rue ou le métro. « L’autre jour, après avoir longuement observé un adolescent qui exhibait des fesses saillantes, un homme âgé s’est décidé à se lever de son siège pour lui taper sur l’épaule et s’esclaffer : “Hé ! Vous allez perdre votre pantalon !”. » 

Si la mode sexualisée peut parfois faire sourire, elle demeure surtout une source de malaise, nuance-t-elle. Dans son ouvrage « La mode hypersexualisée », la professeure explique l’origine de chacune des tendances de l’hypersexualité. Elle traite aussi du langage sexualisé, qui incite notamment les jeunes filles branchées à se traiter de « putes » pour avoir l’air cool et postmodernes. L’auteure remonte jusqu’à la pin-up créée par l’illustrateur Charles D. Gibson en 1897 et popularisée pendant la Seconde Guerre mondiale pour remonter le moral des troupes. Elle décrit comment les hippies, les punks, Barbie, Madonna et les poupées Bratz ont façonné la mode sexy et contribué à construire l’identité féminine. «Toute mode est un langage qui se nourrit d’emprunts à l’exotisme, au passé et à la sexualité », souligne-t-elle.

Par définition, l’hypersexualisation est l’usage excessif de stratégies axées sur le corps dans le but de séduire, cite Mariette Julien. « Actuellement, c’est au Japon qu’on trouve la mode la plus hypersexualisée. Les designers des quatre coins du monde vont chercher leur inspiration là-bas.»  L’influence hyper sexuelle nippone se  traduit ici dans les bottes cuissardes et les jeggings (croisement entre le jeans et le legging).

En plus d’être à certains moments source de malaise, la mode serait aussi le reflet d’un mal-être. «Cette mode symbolise la panne de désir d’une société dans laquelle on sublime la sexualité parce qu’elle est déficiente. » Selon la professeure, le fondement même de cette mode repose sur une sexualité mal assumée. « Le meilleur exemple est la chanteuse Lady Gaga, qui se targue de n’avoir aucune vie sexuelle active alors  que ses vêtements affichent une disponibilité sexuelle et appellent l’acte sexuel. Cette mode traduit beaucoup de solitude et le désir d’être remarquée à tout prix. »

Le culte de la jeunesse

Dans une société où l’on exige toujours plus de performance, le mot d’ordre est jeunesse. Faire jeune est plus important que d’avoir l’air riche ou intelligent, note Mariette Julien. « La culture adolescente domine et, on le sait, l’adolescence est une période où les hormones sont en ébullition. En adoptant la mode hyper sexy, on affiche notre perpétuelle prédisposition au sexe et à la reproduction. »

Sous l’influence de la culture adolescente, on a vu apparaître les MILFs, ces mères sexuellement attirantes qui ont toujours existé mais qui, avec la mode  sexy, subissent une pression supplémentaire. « Elles se sentent obligées d’afficher leur disponibilité sexuelle, même si vieillir et avoir des enfants ne sont pas toujours compatibles avec l’hypersexualisation », note Mariette Julien.

Jamais dans l’histoire la mode n’a été autant sexualisée, résume Mariette Julien. L’oeil humain s’est habitué à intégrer des images que le cerveau a d’abord refusées. Les frontières de notre tolérance sont sans cesse repoussées. Certains ont plaidé qu’il y avait dans cette mode une forme d’émancipation de la femme. Depuis les années 1980, des femmes ont célébré le modèle libérateur et hyper sexuel incarné par Madonna, alors que des féministes l’ont dénoncé. Progrès ou recul ? Nous n’avons pas fini d’en débattre, croit la chercheuse. 

L’époque est extrêmement marquée par l’influence des « bioutiful people ». L’étalage de leur vie fait l’éloge de la personnalité hyper sexuelle, riche et célèbre.  La mode sexualisée emprunte même au code vestimentaire des prostituées, décrit la professeure. Mais pour elle, la source d’inspiration la plus importante et insidieuse de  cette mode est la pornographie. Depuis l’avènement d’Internet, on assiste à une banalisation de la culture porno, complètement intégrée à notre environnement. « Même si on ne consomme pas de porno, on en voit partout, même dans les pubs de chocolat !» ironise-t-elle.

Femmes sous influence?

On parle trop peu des conséquences de la mode hyper sexy, souligne la professeure. Citant un rapport de l’American Psychological Association, elle décrit la forte pression médiatique exercée sur les jeunes filles par les images qui réduisent une personne à son attrait sexuel. Et les conséquences se répercutent sur l’ensemble de la société : « En adoptant cette mode, les adolescentes ont “rajeuni” la norme. Ça influence les femmes de tous âges. »

Toutes sont fragilisées par la mode sexy qui dévoile et moule leur anatomie. « Le corps devient un objet de rénovation à vie, une forme à remettre inlassablement au goût du jour. On ne demande plus simplement aux femmes d’être belles, elles doivent annoncer le plaisir sexuel et prouver leur force d’attraction sexuelle. » Les femmes ne sont toutefois pas des victimes, souligne Mariette Julien. Elles sont exposées à un phénomène de société dont elles auraient tout avantage à prendre pleinement conscience.

Plusieurs auteures affirment que la mode sexy serait en train de s’essouffler d’elle-même pour faire place à autre chose de complètement différent. On aurait tiré l’élastique au maximum. « La prochaine mode sera éthique et pourrait faire basculer la mode hyper sexy, qui prône la consommation à outrance. On voit apparaître des groupes de jeunes qui ont une conscience environnementale, qui refusent la surconsommation, les vêtements griffés ou les fibres dont la culture est polluante, comme le coton. » « Cette mode éthique va en supplanter une autre », prédit la professeure.

Espérons-le.

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