La médecine française est victime de son sexisme

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur email
Partager sur print

Pour le corps médical, MeToo existe bel et bien, chez les autres, mais pas forcément chez eux.

WomenToday

Bonjour Coraline Hingray, vous êtes médecin psychiatre, Praticien Hospitalier en Neurologie au CHRU de Nancy et dans le service de psychiatrie du Centre Psychothérapeutique de Nancy. Vous faites également partie du collectif « Donner des elles à a santé ». A ce titre vous publiez un état des lieux sur la perception des comportements des Femmes et des Hommes en santé.

Pourquoi votre engagement, quel est l’objectif de l’association et quel est le but de ce « baromètre » ?

Coraline Hingray

Je suis très engagée sur la question des traumas et des violences faites aux femmes. Il existe évidemment un lien majeur entre les violences faites aux femmes et les inégalités hommes-femmes ; (la surreprésentation masculine). Ma motivation à travailler sur les violences sexistes et les discriminations en médecine découle aussi de vécus, de constats d’attitude sexistes, de discrimination dans mon entourage, dans mon parcours.

Le but de l’association « donner des elles » est de sensibiliser les acteurs de la santé pour essayer de faire progresser l’égalité entre les femmes et les hommes. En attirant l’attention, en fédérant et en donnant des moyens, des outils concrets pour développer l’empowerment des femmes.

Le baromètre est une première étape de sensibilisation car avant de pouvoir faite changer les choses, il est important de faire un état des lieux factuel de la situation. Ainsi nous pouvons identifier, quantifier les violences et discriminations, mettre en lumière les barrières afin de trouver les bons outils de sensibilisation.

WomenToday

Pourquoi ce secteur est-il particulièrement touché par le sexisme ?

Coraline Hingray

Avant tout pour des raisons historiques. Durant très longtemps ce fut un milieu masculin. Les médecins étaient des hommes et les femmes étaient les soignantes. La première femme médecin en France, Madeleine Brès, exerça à partir du début du 20° siècle.

Et aussi pour des raisons culturelles. Imaginez que vous êtes à l’hôpital avec deux personnels soignants : un homme et une femme. Dans la plupart des cas, vous direz bonjour Docteur à l’homme à coté de vous et la femme passera pour l’infirmière… C’est « gravé » dans l’imaginaire collectif et dans les représentations sociétales.

De plus, l’esprit carabin qui est très ancré dès la première année de médecine avec les chansons paillardes, la salle de garde ornementée de représentations picturales graveleuses avec des chefs de service qui reçoivent des faveurs sexuelles d’une infirmière agenouillée…

Les réflexions, outrages sexistes sont rapportés par deux tiers des femmes médecins à l’hôpital et un tiers évoquent avoir subies des gestes déplacées ou pire …Ces comportements, cet humour carabin est souvent légitimé par l’argument « on côtoie la mort, on est stressés, on fait face à la maladie, … notre humour est un exutoire qui permet de relâcher la tension nerveuse. » Pour le corps médical, MeToo existe bel et bien, chez les autres, mais pas forcément chez eux. Dans cet univers, c’est vécu différemment, presque, comme le folklore d’une corporation.

Enfin, un autre facteur déterminant est celui des spécialités qui seraient plutôt réservées aux hommes. Dans les représentations du fait de biais de genre plus ou moins implicites, il y a l’idée que la chirurgie du fait d’exigences physiques, de rythme soutenu, de nombreuses gardes ne serait pas adaptée pour une femme et encore moins compatible avec une vie de mère. L’incompatibilité supposée de la gestion vie privée /vie professionnelle sur certaines spécialités ou sur un parcours universitaire contribue beaucoup aux inégalités. Les stéréotypes de genre sont encore très ancrés, dur à combattre et alimente les discriminations.

WomenToday

Votre récente enquête met en lumière que les discriminations commencent très tôt dans les études. C’est même au moment de l’externat que ces discriminations touchent une femme médecin sur deux. Et pour couronner le tout, 85% des médecins hospitaliers ont déjà fait le constat d’une situation discriminante à l’égard des femmes… C’est l’omerta ?

Coraline Hingray

Ces situations qui perdurent sont très ancrées dans les représentations, dans des biais de genre enracinés et la dénonciation reste très compliquée. Compliquée car les femmes vivent avec le sentiment que leur parole pourrait nuire à leur carrière et elles préfèrent donc se taire : parler est dangereux.

Très objectivement les choses changent. Nous nous dirigeons petit à petit vers une tolérance zéro du fait d’une pression plus importante des politiques, des instances. Les états d’esprit évoluent mais l’omerta reste encore trop présente. Par exemple, il est difficile de dénoncer le comportement inapproprié d’un chef de service, par peur d’une gestion de la situation dans l’entre-soi.

A titre d’illustration, l’hôpital de Marseille avait mis en place une ligne d’écoute pour dénoncer les violences sexuelles et sexistes. Résultat, quasiment aucun appel durant des mois au départ. Il reste donc compliqué de parler malgré certaines initiatives.

WomenToday

Depuis janvier 2021, chaque établissement de la fonction publique hospitalière aurait dû transmettre à leur ARS leur plan d’action. Dans une enquête conduite par la FHF en fin 2021, 58% des établissements publiques déclaraient s’être engagés dans un plan d’action Égalité. Et depuis janvier 2022, tous les établissements auraient dû désigner un « référent.e égalité » et transmettre à leur ARS leur plan d’action.

Coraline Hingray

Peut-être au mieux 30% de nomination des référents égalités à début 2022 mais les chiffres manquent. Mais il existe une volonté très forte et une accélération des ARS qui vont exiger des résultats.

Malgré tout il persiste un gap entre ce qui est demandé, ce qui est affiché et ce qui réalisé. Nous sommes à la croisée des chemins qui restent encore escarpés.

WomenToday

C’est un fait, désormais la moitié des effectifs de praticiens à l’hôpital sont des praticiennes. Devront-elles se résigner à subir les mêmes affres que leurs ainées ?

Coraline Hingray

Le terme subir me gêne un peu car il existe une double responsabilité : du côté des femmes elles même et du côté des décideurs.

Il existe une très forte dose d’auto-censure féminine et j’en parle en connaissance de cause. Ce conditionnement est très précoce. Dès votre arrivée en médecine, vous constatez qu’il existe plus de femmes dans telle ou telle spécialité et implicitement vous « adhérez ». Très tôt les femmes se disent qu’il y a une incompatibilité entre vouloir faire une carrière avancée à l’hôpital et avoir une vie personnelle. Il existe peu d’exemples de femmes pouvant concilier les deux.

Il existe tellement peu de femmes Professeures que cela engendre une lacune en termes de « modèle ». Et le peu de femme « élues » sont souvent des « personnalités dragon », tellement elles ont dû se battre pour en arriver là, pour démontrer leur valeur, pour réussir à s’imposer dans un monde d’hommes. Elles ont tendance à effrayer, intimider et il peut être difficile de s’identifier à ce type de femmes.

La maternité est un écueil majeur dans le parcours d’une femme médecin. Elle arrive à un moment où vous finissez votre internat. Vous tombez enceinte au moment d’un possible poste de cheffe de clinique, passage obligé pour devenir Professeur des Universités, ce qui est peut-être frein pour les chefs de service. Beaucoup de femme vivent leur grossesse, leur maternité comme un handicap, un frein à leur carrière. Mais aussi c’est souvent une forte source de culpabilité vis-à-vis de ses patients, de ses collègues de devoirs être absente du fait du congés maternité ou des besoins des enfants. De plus beaucoup de crèches des hôpitaux sont réservées en priorités aux infimier.e.s et au personnel paramédicale mais pas au personnel médical… ce qui ne simplifie pas la vie de ces femmes..

Il existe aussi souvent aussi un sentiment d’illégitimité à faire carrière qui est fort et marqué chez les femmes en règle générale. Sentiment qui apparaît très tôt par conditionnement malgré le fait qu’elles réussissent souvent mieux leurs études. De plus les violences sexistes peuvent renforcer ce sentiment d’illégitimité.

Du coté des responsables, des décideurs qui sont souvent des hommes, des freins implicites et souvent inconscients persistent. Les femmes sont souvent moins valorisées, moins mises en avant et moins encouragées à présenter leurs recherches, à parler en congrès, à prendre des responsabilités valorisées. De plus, il existe encore un modèle assez patriarcal où les élèves doivent faire allégeance à leur maitre souvent masculin pour évoluer dans leurs spécialités.  Les responsables pouvant de manière plus naturelle favoriser par identification des profils masculins.

WomenToday

Et pourtant l’arrivée des femmes est une réelle opportunité d’amélioration de la profession et in fine de la relation avec le patient. « Car une partie des patients sont des femmes, elles gagneraient aussi à être mieux comprises ». C’est donc un duo gagnant : de meilleurs soins plus adaptés et une relation avec les patientes plus adéquate ?

Coraline Hingray

Beaucoup de publications indiquent que les femmes médecins sont des médecins de grande qualité. Une étude mettait même en évidence moins de taux de décès ou de complications dans des prises en charge gérée par des médecins femmes…

A la question « est-ce que les femmes soignent mieux les femmes », la réponse n’est pas si simple. Avec plus de femmes on prend globalement mieux en charge les problématiques féminines. Pour autant on ne doit pas tomber dans des biais de genre en pensant « qu’une femme ne peut être bien soignée que par une femme ». C’est une hérésie.

WomenToday

Ces phénomènes de discrimination ou de violence, loin de diminuer avec les années, s’amplifient au contraire. Ils atteignent leur plus haut niveau aux premières années de carrière, pour près de six femmes sur dix. Une situation qui perdure ensuite tout au long de la carrière pour plus d’une femme sur deux, au travers de formes de dévalorisations professionnelles. Un femme médecin ambitieuse et compétente n’accédera probablement pas à un poste en adéquation avec sa valeur ?

Coraline Hingray

Si. Elle y accédera mais la question en sera le coût. Il sera nécessaire qu’elle fasse preuve de beaucoup plus de persévérance, de sacrifices, d’affirmation et qu’elle démontre beaucoup plus de choses qu’un homme pour s’imposer du fait des freins implicites, des stéréotypes de genre, du poids de gestion de sa vie personnelle…

WomenToday

Comment donner un environnement favorable aux femmes pour l’accomplissement de leur carrière. En effet, 47% des femmes interrogées, qui ont au moins un enfant, estiment qu’elles ont trouvé un frein en la maternité pour l’avancement de leur carrière.

Coraline Hingray

Un élément qui changerait tout est le remplacement des femmes durant leur congé maternité. Aujourd’hui, aucune femme médecin n’est remplacée. Les raisons invoquées : ce n’est pas dans les mœurs, cela coute de l’argent, il n’y a pas assez de médecins, …

Une maternité n’est jamais une bonne nouvelle quand vous devez l’annoncer à vos collègues (surcharge de travail) ainsi qu’à vos patients. Vous avez ce poids de culpabilité majeur vis à vis de votre équipe et vis à vis de vos patients qui se sentent délaissés.

Remplacer les femmes médecins et leur permettre un accès facile aux crèches serait déjà une avancée particulièrement significative.

WomenToday

Les femmes n’ont pas accès aux responsabilités. Ainsi ressurgit plus que jamais ce plafond de verre : seulement 20% des postes de PU-PH (professeur des universités-praticien hospitalier) sont aujourd’hui occupés par des femmes et 87% d’entre elles se sont senties discriminées dans leur carrière. Sera-t-il un jour possible d’atteindre une parité ? Faut-il être plus coercitif ?

Coraline Hingray

Certains avancent l’argument que ce faible pourcentage « s’explique » surtout par le fait qu’auparavant les médecins étaient majoritairement des hommes. C’est faux. Une étude de l’APHP démontre que le facteur âge n’explique pas ce différentiel. On sait aujourd’hui qu’il faudrait attendre, au minimum, 2045 pour arriver à une parité.

J’étais toujours été très opposé aux quotas, à l’incitation à la parité pour les postes à responsabilité, pour les Professeurs des Universités. Le vécu est en effet humiliant, dévalorisant d’être nommée en se disant que ce n’est pas parce que je le mérite, c’est parce qu’il faut une femme … Cette question de légitimité est très mal vécue. La plupart des femmes médecins sont contre les quotas avec ce sentiment que cela renforce ce sentiment d’imposture.

Et pourtant … maintenant je réalise que la seule chose qui fait vraiment bouger les choses, ce sont les quotas. Même si cela est un prix à payer pour les premières générations de femme qui seront nommées dans ce cadre et qui risque de mal le vivre. Je plains ces femmes méritantes, bosseuses qui ont déjà des problèmes de légitimité et qui si cette question des quotas est décidée se trouveront confrontées au fait de, soi-disant, devoir leur place aux quotas.

Pourtant, ce n’est juste qu’une aide à rendre la situation moins injuste dans un monde empreint d’une tradition paternaliste. Des quotas sont nécessaires pour l’avenir, pour que cela devienne une évidence, pour développer des rôles modèles, pour faire naitre des vocations chez les jeunes femmes médecins. De plus, comme dans tous les milieux, les promotions ou ascensions de femmes sont souvent empreintes de suspicion sournoises.

WomenToday

Cette prise de conscience est-elle pour l’heure suivie d’effets ?

Coraline Hingray Oui, définitivement et incontestablement oui. Il existe une pression sociétale, les nouvelles générations sont différentes et les politiques veulent faire évoluer cette situation. J’en suis convaincue, les choses évoluent et nous allons vers une médecine où les femmes auront de plus en plus leur place à tous les échelons…mais il y a encore du chemin à parcourir ! C’est le but de notre association Donner des elles à la santé.

Propos recueillis par Michael John Dolan

Réagir, intervenir, suggérer ? Nous vous écoutons :   contact@womentoday.fr

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

Chaque semaine, son lectorat (60 % de femmes et 40 % d’hommes, toutes générations confondues) s’accroit et porte son message d’engagement positif. Mais parce que Women Today a fait le choix dès le départ de fonctionner sans publicité ni sponsor, nous avons besoin de vous afin de continuer à grandir et faisons appel aujourd’hui à vos dons.

Merci infiniment par avance de vos précieuses contributions.