La maternité est un terrible paradoxe

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Fatma Bouvet de la Maisonneuve vous êtes psychiatre et écrivaine franco-tunisienne. Vous exercez à l’hôpital Sainte-Anne à Paris en tant que psychiatre. Vous êtes aussi connue pour votre implication concernant les questions de société comme l’égalité des sexes, les femmes et l’addiction, les problématiques sur les questions d’identité ainsi que celles liées à l’enfance et l’éducation.

Women Today

Aujourd’hui vous publiez votre premier roman : L’île aux mères. Aussi avant de discuter de votre livre, peut-être pourriez-vous nous dire « quelle mouche vous a piquée » de prendre la plume pour ce premier manuscrit ?

Fatma Bouvet de la Maisonneuve

J’ai toujours eu plein d’histoires à raconter et mon métier abreuve mon imagination. Il faut dire que la psychiatrie vous confronte à des histoires qui sont réelles mais qui sont au-delà de la fiction soit en termes de gravité ou soit en termes de joie. Ainsi la réalité est parfois plus fictionnelle que la fiction.

J’ai commencé cette démarche d’écriture dans un but militant par des essais qui octroient beaucoup moins de libertés que la fiction. C’est à partir de la publication de mon livre « Une arabe en France » où j’ai été encouragée à continuer à raconter des histoires. Aussi j’avais envie de raconter une histoire et la maternité me semblait être un sujet qui ne pouvait pas être pensé de façon rationnelle avec ses émotions, ce lien particulier, de désir, cette envie subite qui sont autant d’effets indescriptibles rationnellement.

Dans notre société on oublie la place du corps, de la sensualité et où on ne reconnaît pas les émotions.

WT

Au fil des pages vous nous emmenez sur une île ensoleillée, dans une maison d’hôtes peuplée de femmes aux destins divers. Pourquoi nous emmenez-nous sur un îlot ? Et ces femmes, les avez-vous « rencontrées » ?

FBM

L’îlot est une façon d’organiser un huis clos. C’est une métaphore de ce que nous, femmes, vivons, disons quand nous sommes entre nous. Ce sont des choses que l’on ne dit pas aux hommes. C’est le groupe de femmes, les diners entre copines, … C’est ce que l’on se dit entre nous et que nous n’osons pas extérioriser car cela paraitrait trop indécent.

Et effectivement je connais ces femmes qui sont constituées de petits bouts d’histoires de femmes rencontrées.

WT

La caractéristique commune de vos personnages « Elles sont toutes des femmes blessées ». Cette blessure est-elle la maternité ? Le désir de procréer de la majorité des femmes et par ce lien indicible, grave, dangereux et doux entre elles et leurs enfants ?

FBM

L’objectif du livre, et c’est un peu une métaphore de la vie, est de dire que l’on met au monde des individus dont on sait qu’ils vont mourir. Et c’est un paradoxe qui est terrible car on se bat pour donner naissance à une personne qui va souffrir et qui va mourir mais malgré tout on y va quand même. Ainsi nous avons tous conscience que la vie est complexe, difficile mais il existe en nous cette espèce de pulsion irraisonnée.

WT

Vous semblez également insister sur le fait qu’il ne faut pas idéaliser la maternité car votre personnage sait à quel point la maternité est dure mais elle veut malgré tout être mère.

FBM

En fait, la question que je me pose est quelle est la place de la maternité pour se sentir comme une femme accomplie et quels sont les messages que vous recevez socialement pour être une femme accomplie. Sur chacune des femmes se pose l’œil de la société.

Et je pense beaucoup à ces femmes qui subissent des FIVs et qui sont prêtes à tout pour avoir un enfant et qui, échec après échec, se tournent vers l’adoption. A ce moment précis, elles lâchent prise et sont enceintes…

WT

Ce livre est aussi destiné aux hommes car vous montrez ce pan de la vie que « la moitié de l’humanité ne connaît pas ». Un message particulier ?

FBM

Ma ligne conductrice dans ma réflexion (comme je le fais pour les addictions, les problèmes des enfants en souffrance, etc…) est de lever les tabous sur des sujets qui sont cachés et qui sont source de non-dits et donc source de souffrance. Ces thèmes tels que le manque, le désir charnel ou sexuel, l’importance du corps qui est le trait d’union entre la femme et la société. Ces femmes qui sont jugées sur leurs corps, ce qu’elles en font, comment elles le décorent et ainsi toutes ces notions que les hommes ne connaissent pas forcément. Ainsi une femme peut se maquiller, se « faire belle » mais c’est avant tout pour elle qu’elle le fait et le message n’est pas toujours perçu comme tel par les hommes.

WT

Pensez-vous que le féminisme d’aujourd’hui lutte contre les non-dits et les idées reçues qui sont sources d’injustices, donc de souffrance ? Êtes-vous féministe ?

FBM

Oui, je me considère complétement comme féministe. Les hommes et les femmes doivent incontestablement être égaux sur tous les plans et notre différence doit être assumée et ne doit absolument pas être un facteur d’inégalité. Ainsi je ne souhaite pas que les femmes soient égales aux hommes en se transformant en hommes. Le discours qui consiste à effacer la féminité est un discours très frustrant. Les femmes ont le droit de montrer leur féminité tout en revendiquant leur égalité, leur autonomie.

WT

En conclusion et en ce jour symbolique de la Fête des Mères, quel message délivrer aux jeunes femmes et hommes ?

FBM

Dans une société où tout doit être programmé, on ne peut pas tout contrôler, on ne peut pas tout expliquer de notre vie. Mais une des clefs est certainement la parole. Nous devons nous parler d’égal à égal, sans crainte.
Je trouve que les jeunes femmes et hommes, aujourd’hui, ont très peur du regard porté sur eux, ce qui est à l’origine d’énormément de souffrances. Il faut assumer ce que l’on est et parler.

Le dialogue est le meilleur moyen de vivre ensemble de la façon la plus apaisée possible.

Propos recueillis par Michael John DOLAN

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