La maternité, dans l’angle mort du féminisme

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Depuis que je suis mère, j’ai l’impression d’être en échec continu. Le sentiment de culpabilité, c’est le premier cadeau qu’on reçoit après l’accouchement.

Quand j’ai donné naissance à ma fille il y a trois mois, je savais que la relation avec mon copain allait radicalement changer. J’étais pas non plus prête à me lancer dans un triangle amoureux chelou entre mon enfant, la société et moi. 

Pendant l’accouchement, j’ai puisé dans le sang, la sueur, les larmes et les profondeurs sentimentales comme jamais. Le rôle de mère, ç’a été comme une nouvelle paire de bottes que j’ai dû « enfiler » pendant les premières semaines et qui me va maintenant comme une seconde peau. Je porte facilement mon bébé sur un bras tout en utilisant mes orteils pour repêcher les chaussettes perdues et, en même temps, en évitant habilement les jets de vomi. Je parle aussi couramment le jargon de la maternité : sevrage, reflux, allaitement – ce genre de choses. Avec la responsabilité que j’ai de ma petite larve, j’ai grandi en tant que personne. Et en même temps, je suis restée la même : désorganisée mais joyeuse.

Mais ces derniers temps, je suis aussi fatiguée, affamée et je me sens parfois seule. C’est pas toujours rose, c’est sûr. Y’a la poitrine tendue, les points de suture douloureux, l’ennui et le doute. Ces aspects négatifs sont peu évoqués, voire jamais, parce qu’on ne veut pas effrayer les gens et les dissuader de « se lancer » dans l’aventure parentale. Il est donc temps d’ouvrir grand les lèvres. Oui, cet acte a quelque chose de politique : j’ai besoin de mettre les points sur les « i » et les barres sur les « t ». 

Cette camisole de force qu’on appelle la « parentalité naturelle »

Le premier jour où mon copain est parti travailler et que j’ai dû m’occuper seule de notre nouvel être humain, j’ai été prise d’une panique existentielle. Et j’ai beau être plutôt sûre de moi, je suis souvent envahie par le doute. En fait, depuis que je suis mère, j’ai l’impression d’être en échec continu. Le sentiment de culpabilité, c’est le premier cadeau que vous recevez en tant que mère après l’accouchement. Attention, l’amour que j’ai pour ma fille est indescriptible et sans limites. Les aspects positifs sont évidents pour moi – et je trouve pas utile d’en parler ici. Mais l’idéalisation et le rôle assigné à la mère dans la société me rendent la tâche extrêmement difficile. Une femme libre et indépendante se retrouve brusquement isolée à la maison et ses journées consistent à faire les courses, laver, nettoyer et s’occuper d’un bébé qui hurle. Quid de mes principes féministes ?

Allaitement au sein ou au biberon ? Rester à la maison ou aller au travail ? Laisser le bébé dormir avec vous ou le mettre dans sa propre chambre ? Ça paraît être un débat pertinent dans lequel vous, en tant que mère, croyez avoir le choix, mais la réalité est bien différente. À une époque où les femmes sont censées être libérées, la maternité moderne est plus que jamais rigide et perfectionniste. Il existe une rhétorique du progrès et de l’autonomisation qui détourne la réalité. On s’accroche alors de façon dogmatique à l’approche actuelle de la perfection selon laquelle l’éducation de l’enfant doit se faire le plus « naturellement » possible. Ce qui est le plus naturel est considéré comme le plus vertueux. Traduction : en tant que mère, vous faites de votre mieux le plus naturellement possible ou vous choisissez consciemment de donner à votre bébé une éducation inférieure. 

Pendant la grossesse, une bonne mère de famille commence donc par éviter assidûment l’alcool, la caféine, certains aliments, les plats préparés et les produits de nettoyage. On applaudit même le fait que l’accouchement soit le plus naturel possible : de préférence sans péridurale et, si possible, dans votre propre salon. Quand Kate Middleton a donné naissance au prince George, certains médias ont titré : Son accouchement de 11 heures sans antidouleurs. Les personnes qui prennent leur bébé au sérieux devraient toujours lui accorder toute leur attention, ne devraient jamais perdre patience et ne devraient jamais faire de pause. Dans son guide parental sorti en 2019, It Starts With You, la psychologue américaine Suzanne Gelb explique qu’il faut toujours être « votre meilleure version de vous-même », même quand vous êtes à bout de nerfs. En Belgique, Nina Mouton fait passer le même message avec son ouvrage immensément populaire Mild ouderschap. Alors, même quand votre enfant est en train de débiter des propos hystériques en bloquant l’allée d’un supermarché par terre,  couché en diagonale, vous êtes censée garder votre calme et engager la conversation. Tu parles.

L’angle mort du féminisme

Quand ma fille boit un biberon au lieu du sein, je me sens coupable parce que je la prive d’anticorps. Quand je joue avec mon bébé et que je concentre mon attention sur elle, je ressens aussi ce sentiment qui me ronge : suis-je assez enthousiaste ? Est-ce que je la stimule assez ? Maintenant que l’étape de l’alimentation solide approche, on me conseille ici et là de faire du porridge frais. Parce qu’en 2022, quiconque ose continuer d’empoisonner son enfant avec de la bouillie de légumes préfabriquée et pleine de conservateurs est forcément une femme véreuse. Aurai-je le temps d’en faire quand je recommencerai à travailler ? Au fait, mon copain n’a jamais entendu parler de recettes de bouillie de légumes.

Ma nature journalistique m’oblige à être nuancée. Je ne peux pas seulement pointer du doigt les sites sur l’éducation des enfants, c’est plus que ça. Beaucoup plus. Il y a toute une mafia de la maternité. Les yeux des sages-femmes et des pédiatres se posent sur vous dès la naissance. On vous surveille méticuleusement, vous et votre nouveau-né. Centimètre après centimètre, gramme après gramme. Vous êtes submergée de conseils, d’astuces et d’outils. On vous impose des horaires de sommeil et des repas stricts. Cette aide est bien sûr utile et, dans une certaine mesure, nécessaire, mais son caractère doctrinaire fait qu’une intuition ou l’instinct d’une jeune mère est immédiatement coupé court. 

Autre chose, cette fois contre le mythe selon lequel nos ancêtres étaient complètement dévouées à leur progéniture. L’idée selon laquelle les choses ont commencé à mal tourner quand les femmes ont commencé à travailler et que les repas faits à la maison ont été remplacés par des plats préparés est fausse. Cette histoire de moralité n’est pas vérifiée dans la plupart des cas. Avant le XXe siècle, les enfants étaient principalement confiés à une nourrice, les poussettes étaient garées dans la rue et surveillées par les voisin·es. Ou les enfants devaient simplement travailler. De nombreuses mères occidentales passent aujourd’hui beaucoup plus de temps avec leur progéniture qu’il y a, disons, cinquante ans.

Trop jouer avec un enfant était même déconseillé. Alors qu’autrefois un parent se contentait de fournir à son enfant l’essentiel (soins, nourriture, boisson et vêtements), on estime aujourd’hui que sa progéniture ne doit manquer de rien, ni matériellement ni émotionnellement. Répondre à ces besoins est toutefois très complexe, ce qui entraîne davantage de pression, de stress et une peur de l’échec. En 1949, Simone De Beauvoir mettait en garde contre les dangers de l’abnégation dans Le Deuxième Sexe. Elle y écrit que les mères qui essaient toujours d’être bonnes perdent tout plaisir et renoncent à leur vie personnelle.

Malgré tous les progrès réalisés ces dernières années en matière de droits des femmes, la maternité reste un angle mort du féminisme. La théorie qui exhorte les femmes à élever les enfants le plus naturellement possible détourne le progrès et, plus encore, le débat qui l’entoure. Je me rends compte que je porte ma culpabilité en silence, comme une croix, parce que même si parler est un acte politique, je suis lâche et je ne fais rien pour améliorer tout ça. En tous cas, c’est pas moi qui ferais la révolution à ce niveau-là.

Rosalie van Hoof, journaliste et copywriter

Reproduction Vice avec l’aimable autorisation de l’auteure

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