La masculinité toxique, une impuissance

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La masculinité toxique est à la mode. Si ce n’est la masculinité toxique en elle-même, en tous cas le concept, et les tentatives de prises en charge des comportements – et des souffrances – qui en découlent.

La masculinité toxique ? Le terme résonne en nous, et se passerait presque de définition : on comprend aisément qu’il se réfère à une manière d’être « homme » qui blesse, qui empoisonne, et l’homme et son entourage.

Et pourtant, je vais me concentrer ici sur une définition : « La masculinité toxique se réfère à certaines normes du comportement masculin en Amérique du Nord et en Europe qui sont associées à un impact négatif sur la société et sur les hommes eux-mêmes. » Cette définition, en effet, nous conduit à la source même de la masculinité toxique – les normes. Comme tout médecin qui s’honore, je vais forcément vouloir, en premier lieu, chercher et si possible éliminer la cause, avant que de traiter les symptômes. Or, la cause de la masculinité toxique se niche dans ce simple mot, ce terrible mot : « normes ».

J’ai écrit Femmes hors normes (Odile Jacob, 2017), pour encourager les femmes à se libérer des normes qui nous emprisonnent, qui nous empoisonnent. J’aurais dû écrire : Tous hors normes. Car les normes sont aussi pesantes pour les hommes que pour les femmes, même si de prime abord elles semblent plus incitatives pour les hommes – fais ceci, fais cela, deviens ceci, vas là-bas – et plus restrictives pour les femmes – ne fais pas ceci cela. Aux garçons on prescrit : deviens grand, deviens fort, deviens courageux, deviens riche, deviens guerrier, deviens chef, chef de famille, chef de tout, apprends à « prendre » les coups sans sourcilier pour en donner plus tard, deviens comme les autres hommes, deviens comme ton père, reproduis la société que nous (« nous », des siècles, des millénaires, des millions d’hommes et de femmes) avons créée pour toi. Deviens un homme, quoi !

Billy Elliot, le fils de mineur du nord de l’Angleterre devenu danseur étoile (le film de Stephen Daldry, 2000) s’entend dire, enfant, sur le ring de boxe : « Tu fais honte à ton père » ; Billy Elliot dans la classe de ballet, entouré de filles, se voit ridiculisé ; Billy Elliot face à son père : « les garçons font de la boxe, pas du ballet ! ». Pour un Billy Elliot qui a su, qui a pu rejeter le poids des normes pour vivre sa vie, combien sont étouffés, chaque jour, pour vivre une vie qui n’est pas la leur ? Oh, non pas que tous les hommes veuillent devenir danseur étoile – mais quels espaces de vie offrons-nous aux garçons, en dehors de ce soi-disant « succès » que nous établissons en norme absolue ? Mon fils a réussi. Mon fils a tout raté. Et la vie, alors ?

Les normes ne sont pas des lois. Elles ne sont qu’un ensemble de manières d’être, de se présenter au monde de manière « normale », un ensemble de stéréotypes et de puissants carcans. Avec des cases, des murs, des prescriptions, des punitions et des exclusions qui préviennent le développement libre et harmonieux de l’individu – et donc de la société. Alors, hors normes, citoyens, citoyennes !

Il ne s’agit pas forcément de balancer par dessus bord toutes les normes – mais de se créer les siennes propres. De se créer son « autonormie ». L’autonormie est une manière de résister, individuelle et motivée, à la prescription sociale, aux stéréotypes de tous genres et à ceux de genre en particulier et de se choisir ses propres normes (et son, ou ses propres genres, un « hors normes » particulièrement important aujourd’hui). L’autonormie est une micro-politique. L’autonormie reconnaît et encourage l’individuation comme processus fondamental de création sociale harmonieuse, car plus chacun de nous, en sa qualité d’individu, est proche de lui-même, plus il sera ouvert à l’autre. L’autonormie, l’individuation, sont tout le contraire de l’individualisme : les normes sont alors fixées par chacun, par chacune, et non plus infligées par l’ordre moral, familial, social, religieux, économique, médiatique. L’autonormie (certains parlent d’ « hétéronormativité ») est à la portée de chacun : la transformation du « sois un homme » en « connais-toi toi-même » et « sois qui tu découvres être », abolit la masculinité toxique. Ce n’est pas la masculinité en tant que telle qui est toxique, ce sont les normes qui le sont.

Egalement au cœur de la masculinité toxique : les concepts de pouvoir, de puissance et d’impuissance – et du héros.

Spinoza distingue le pouvoir, émotion triste, de la puissance, émotion de joie. Le pouvoir cherche à prendre, la puissance donne. Si on voulait bien expliquer aux garçons que la puissance, leur puissance, c’est de donner, et que le pouvoir est en réalité aveu d’impuissance – puisque qui cherche à prendre admet par là même qu’il lui manque quelque chose – beaucoup de choses pourraient changer au monde de la masculinité. La violence dans les couples, symptôme le plus reconnu de masculinité toxique, procède le plus souvent d’un sentiment d’impuissance. Impuissance à donner du plaisir, impuissance à « être un homme » — fondamentalement, impuissance à se donner, à soi-même d’abord, sa propre reconnaissance. Un mur, parce que les standards normés sont inaccessibles. Je ne suis pas le chef que je devrais être, donc je frappe. Je vais montrer qui est le chef.

Et le héros alors ? Loin des normes castratrices, la société telle que nous l’avons construite instille aussi, chez les garçons, des idéaux magnifiques : quel garçon ne souhaite pas être un héros ? Question suivante : quels terrains d’action offrons-nous aux garçons pour qu’ils puissent devenir ce héros qu’ils rêvent d’être ? Les terrains de sport et ceux de la création ; certains jeux vidéo aussi, ai-je appris récemment en écoutant des pré-adolescents. Mais encore ? Le héros, d’abord, est quelqu’un qui donne, encore une fois – quelqu’un qui aide, quelqu’un qui sauve. Il y a tant à faire sur les terrains de l’aide et du partage. Certes, c’est compliqué d’aménager ces terrains pour que les garçons puissent s’y engager sans risques excessifs. Mais le risque de ne pas leur offrir la possibilité de devenir héros est bien plus grand encore.

Alors oublions notre confort apparent et notre paresse et emmenons les garçons là où ils peuvent devenir héros, à leur manière, à leur mesure, hors normes. Être hors normes, c’est prendre un chemin complexe et changeant, rebelle et discret vers une existence plus valorisante. Une transition, une transhumance à opérer tous ensemble.

Barbara Polla est médecin, galeriste et écrivain. Elle a quatre filles. Elle aime les femmes, les hommes et les autres, l’art et la poésie et la vie. En politique, en art, pour les femmes, elle s’engage pour la liberté.

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

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