7 July, 2020
HomeJe m'informeArtsLa Fronde, premier journal quotidien féministe

La Fronde, premier journal quotidien féministe

Offrir une arme de combat aux femmes

Marguerite Durand a 33 ans quand, le 9 décembre 1897, elle lance La Fronde, le premier journal quotidien entièrement dirigé, administré, rédigé et composé par des femmes. Mais qui était Marguerite Durand, grande figure du féminisme en France, qui s’est engagée pour défendre la cause des femmes tout au long de sa vie et a légué à la ville de Paris la bibliothèque Marguerite Durand, riche de dizaines de milliers d’ouvrages sur l’histoire des femmes et du féminisme ?

Jeune actrice, républicaine et militante

Issue d’un milieu bourgeois catholique, Marguerite fut d’abord élevée au couvent avant d’entrer au conservatoire à l’âge de 15 ans. Nous sommes alors en 1879. Un an plus tard, elle obtient un premier prix de comédie puis entre à la Comédie Française à l’âge de 17 ans. Le succès est immédiat et elle se construit très vite une petite notoriété tant elle est belle et talentueuse dans son interprétation de rôles d’ingénues et de jeunes filles en fleurs. À l’âge de 24 ans, elle épouse George Laguerre, avocat républicain et député de la gauche radicale. Il n’hésite pas à défendre des ouvriers émeutiers et des anarchistes, parmi lesquels Louise Michel, l’enseignante, communarde, féministe et révolutionnaire qui fit connaître le mouvement libertaire et fut arrêtée à plusieurs reprises, notamment pour ses discours militants.

Liberté et mondanités

Dreyfusard et boulangiste* convaincu, Georges Laguerre crée un journal de propagande dans lequel il défend ardemment ses positions. Avec lui, Marguerite s’initie à l’écriture en publiant ses premiers articles dans ce média, ce qui lui vaudra le surnom de muse du boulangisme. Elle se découvre une véritable passion pour le journalisme, passion qui ne la quittera plus jamais.

En parallèle de ces positions résolument révolutionnaires, Marguerite Durand et son mari fréquentent aussi les milieux politiques et intellectuels parisiens. Chez eux, le tout Paris se presse et Marguerite, aussi brillante que séduisante, est très courtisée. À cette époque, elle ne se sent absolument pas féministe. Plus tard, elle expliquera : « Aux hommes le forum, aux femmes le foyer… Ainsi pensait la majorité. J’étais alors de la majorité. »

Elle divorce de son mari en 1895. Elle a 30 ans, elle est libre, belle et utilise ces atouts sans restriction. Elle est en couple avec Antonin Périvier, rédacteur en chef et dirigeant du Figaro, journal dans lequel elle tient la rubrique Courrier.

La Fronde, histoire d’une création

En avril 1896, elle assiste pour le Figaro au Congrès féministe international, organisé à Paris. Elle a pour mission d’écrire un article résolument moqueur au sujet de ces femmes et de leurs revendications jugées parfaitement ridicules.

Car à l’époque, la France était totalement méprisante envers les femmes qui réclamaient l’égalité des sexes : les femmes mariées n’avaient pas le droit de travailler sans l’aval de leur mari et, lorsqu’elles percevaient un salaire, elles ne pouvaient en disposer librement. Et ne parlons ni du droit de vote ni de la contraception, évidemment ! Aux yeux de la majorité, les femmes étaient considérées comme des mineurs à la charge de leur mari, pas plus capable qu’un enfant de savoir ce qui était bon pour elle. L’idée d’en faire les égales des hommes semblait donc tout à fait saugrenue.

Un congrès qui fait tout basculer

Mais ce congrès va littéralement changer la vie de Marguerite. Elle qui n’avait jusque là jamais remis en question l’ordre des choses ressort de cette réunion convaincue par les arguments exposés et même scandalisée par ce qu’elle a appris. Elle s’indigne aussi de l’attitude violente d’étudiants misogynes venus perturber les débats. Elle constate que « le bon sens n’était pas du côté des tapageurs » mais bien du côté de celles qui, depuis leur tribune, défendaient leur cause avec justesse. Elle se refuse à écrire l’article que le Figaro lui a commandé. En 1935, soit 40 ans plus tard, elle racontera à Thilda Harlor : « Je me rendis aux Société savantes où se tenait le congrès et je fus frappée par la logique du discours, le bien-fondé des revendications et la maîtrise, qui savait dominer l’orage et diriger les débats, de la présidente Maria Pognon. Je refusai d’écrire l’article de critique pour Le Figaro. »

Cette prise de position n’est évidemment pas pour plaire à son supérieur et amant, Antonin Périvier. Qu’à cela ne tienne, Marguerite, alors enceinte de lui, le quitte et décide de consacrer sa vie à la défense des droits des femmes. Quand son fils naît, Périvier tente de lui enlever l’enfant. Il était en effet très simple de retirer son enfant à une femme dès lors qu’on décidait qu’elle n’était pas capable de s’en occuper. Elle put heureusement compter sur l’aide juridique de Georges Clemenceau, dont elle était une grande amie, pour se défendre et garder son enfant. Elle dut présenter au juge des factures de couches et de visites chez le pédiatre, ainsi que son journal intime pour prouver qu’elle était une bonne mère.

Offrir une arme de combat aux femmes

Elle parvint à garder son fils mais était parfaitement consciente que d’autres femmes, moins chanceuses qu’elle, se voyaient retirer leur enfant injustement, sans rien pouvoir faire et dans l’indifférence générale. Il fallait faire bouger les choses. Les femmes voulaient pouvoir prendre leur vie en main, ne plus laisser les hommes leur dicter leur destin. « L’idée m’était venue, dit-elle encore à Thilda Harlor, d’offrir aux femmes une arme de combat, un journal qui devait prouver leurs capacités en traitant non seulement de ce qui les intéressait directement, mais des questions les plus générales et leur offrir la profession de journaliste actif. »

L’année suivante, elle fonde La Fronde, un journal entièrement fait par et pour des femmes ; un journal féministe, bien sûr, mais aussi laïc, républicain, pacifiste, dreyfusard et littéraire qui traite de tous les sujets d’actualité. Un journal « comme les autres journaux… pas plus amusant », dit-elle à l’époque. Le premier numéro paraît le 9 décembre 1897 et en très peu de temps, les ventes atteignent 40 000 exemplaires. Un véritable succès.

Un journal (pas) comme les autres

De la direction à la rédaction en passant par la typographie, La Fronde est un journal exclusivement élaboré par des femmes. Les frondeuses sont écrivaines, institutrices, journalistes et dans leur journal, elles parlent de tout : politique, littérature, sport, finance, etc. Chaque semaine, le journal aborde également un sujet qui ne concerne que les femmes : législation concernant le divorce, pauvreté et enfant, soin des nourrissons, etc.

La Petite République, journal de droite de l’époque, les appellera « les chevalières en Jupon ». Un surnom péjoratif révélateur de l’accueil majoritairement négatif réservé à ce nouveau journal. Ce sont essentiellement des arguments moraux, ridicules de mauvaise foi et de bêtise, qui pleuvent sur La Fronde.

Faire taire les misogynes

Tout d’abord, on évoque les problèmes de sécurité engendrés par les méthodes de reportage de ses journalistes. En effet, pour couvrir certains événements, elles devaient se rendre dans des lieux alors interdits aux femmes comme l’Assemblée Nationale ou la Bourse de Paris, mais également des lieux jugés fort peu recommandables pour des femmes respectables, ce qu’on ne manquait pas de critiquer. Un journaliste de La Paix s’offusqua par exemple de ce que « la pauvre femme qui devra se trouver à la gare de Lyon à 4 heures du matin ou attendre dans un café l’heure de la guillotine sera vraiment à plaindre. Pourvu que dans une razzia nocturne on ne la confonde pas avec les coureuses de nuit ! »

Un certain George Duval, journaliste à L’Événement et également auteur de vaudevilles, douta quant à lui de la capacité intellectuelle et morale des femmes à faire du journalisme. « J’estime d’une impossibilité absolue d’obtenir d’un groupement de femmes de lettres l’unité dans les idées qui fait les véritables rédactions. Comment une personne qui change douze fois par an les fleurs de son chapeau demeurerait-elle fidèle à une opinion ? »

Bien sûr, les Frondeuses s’en moquent et continuent à enquêter, analyser, écrire et publier leurs articles dans leur quotidien jusqu’en 1903, puis sous sa forme mensuelle. De nombreuses plumes y ont collaboré : parmi lesquelles madame Séverine, proche de Jules Vallès, fondatrice du journal Le cri du peuple, dans lequel elle tenait déjà des propos féministes, évoquant par exemple l’avortement. Ensemble, elles ont démontré que les femmes pouvaient mener des enquêtes, écrire des articles, argumenter des points de vue et défendre des valeurs tout aussi brillamment que les hommes.

Un journal qui a fait date

La Fronde a été diffusé jusqu’en 1905. Il n’aura donc duré que sept ans, pourtant, il a fait date. Les Frondeuses ont non seulement marqué les esprits par leur audace et leur combativité mais elles ont aussi, grâce à leurs articles, permis aux femmes d’obtenir quelques avancées comme la possibilité d’être admise à l’École des Beaux-Arts, d’assister aux débats parlementaires, de recevoir la Légion d’honneur ou encore d’accéder au Barreau. Après l’arrêt de La Fronde, Marguerite n’abandonna pas le journalisme. En 1909, elle participa à la création d’un nouveau journal, Les Nouvelles. Puis de mai 1926 à juillet 1928, elle relance La Fronde, devenu un journal mixte au service du Parti républicain-socialiste auquel elle a adhéré.

L’engagement féministe de Marguerite Durand

À bas le code civil

En 1904, à l’occasion de son centenaire, elle dénonce le code civil napoléonien qui entérine l’incapacité juridique totale imposée aux femmes mariées. Il y est par exemple mentionné que « la femme doit obéissance à son mari. Elle ne peut donner, aliéner, hypothéquer, acquérir de bien sans le concours du mari dans l’acte. »

Dans le numéro de La Fronde du 1er novembre 1904, elle explique : « Il n’est pas une femme qui ne doive maudire le Code, il n’est pas une femme, riche ou pauvre, grande dame ou travailleuse, qui, dans sa misère ou dans ses biens, dans sa personne, dans ses enfants, dans son travail ou son désœuvrement, n’ait eu ou n’aura à souffrir grâce au Code ».

Première grande manifestation féministe à Paris

En 1907, elle organise un référendum dans son journal : « souhaitez-vous le droit de vote pour les femmes, oui ou non ? » La réponse est sans appel, toutes les lectrices répondent oui ! Elle organise alors une manifestation : 6000 femmes défilent dans les rues de Paris en entonnant des chants patriotiques et tenant des pancartes mentionnant « Les femmes françaises veulent voter ». La manifestation fut dans tous les journaux mais ne changea rien à la réalité politique en France.

Cette même année, elle organise un congrès du travail féminin et tente de fonder l’Office du travail féminin avec René Viviani, un ami à elle ministre du Travail dans le gouvernement Clemenceau. Mais faute de crédits suffisants et en raison de la ferme opposition de la CGT, cet office ne verra pas le jour.

Une lionne appelée Tigre

En 1910, elle décide d’organiser des candidatures féminines aux élections législatives et se présente dans le 9e arrondissement de Paris. Bien sûr, aucun journal ne parle de sa candidature, ce qui complique quelque peu sa campagne. Elle fait néanmoins parler d’elle en se promenant dans le tout Paris avec sa lionne appelée Tigre. Sa candidature sera pourtant rejetée par le préfet de la Seine.

Pierre Lafitte, dans le journal Femina, évoque la jeune lionne, compagne de Marguerite en ces termes : « Madame Marguerite Durand, qui s’est rendue célèbre par ses idées féministes et par la constance qu’elle a mise à les défendre, notamment en fondant naguère La Fronde, journal fait par et pour les femmes, ne se contente plus de songer à triompher de l’Éternel Masculin. Depuis quelques jours, elle loge une jeune lionne dans le jardin de son petit hôtel, près du Parc Monceau. Cette admirable bête que, par amour du paradoxe sans doute, Mme M. Durand a baptisée « Tigre », s’est montrée d’une exceptionnelle douceur : elle est très familière avec Mme Durand et sa femme de chambre. Mais la petite lionne deviendra une grande lionne et Mme Durand n’envisage pas sans inquiétude cette inévitable éventualité. »

Pacifiste mais engagée

La Fronde reparaît pour quelques numéros, entre le 17 août et le 3 septembre 1914. Elle a beau être pacifiste et considérer que féminisme et pacifisme sont liés, elle incite tout de même les femmes à s’engager dans l’effort de guerre, espérant que les responsabilités qui leur seront ainsi octroyées leur permettront par la suite de revendiquer des droits.

En 1915, elle aide Jeanne Pallier à fonder le Club féminin automobile afin que des femmes puissent aider le service de santé en allant chercher des blessés sur le front. Mais cela leur est refusé. Ce n’est qu’en 1917 que le gouvernement français accepte leur aide. Les 120 ambulancières du club et 70 infirmières vont alors chercher des blessés pour les rapatrier du front jusqu’aux hôpitaux.

Malgré ces engagements, sa déception est grande après l’armistice. Car bien sûr, aucun droit supplémentaire ne sera acquis par les femmes. Pire, l’avortement et la propagande anticonceptionnelle sont officiellement interdits par la loi du 31 juillet 1920.

La bibliothèque Marguerite Durand

Toute sa vie, Marguerite Durand collecta et conserva précieusement de nombreux documents relatifs au féminisme : journaux, affiches, dessins, thèses, essais, ouvrages universitaires, films, biographies, objets de lutte féministe et manuscrits, dont celui de l’ouvrage Histoire de ma vie de Louise Michel. En tout plus de 10 000 livres et des dizaines de milliers de documents retraçant l’histoire des femmes et du féminisme.

En 1931, elle fait don à la ville de Paris de toute cette documentation, créant ainsi le premier Office de documentation féministe français qu’elle dirige bénévolement jusqu’à sa mort en 1936, documentation que la ville de Paris devait « mettre gratuitement à la disposition du public pour être consultée sur place ou prêtée à domicile ».

Ce fonds est aujourd’hui appelé bibliothèque Marguerite Durand. Située dans un premier temps dans la mairie du 5e arrondissement, la bibliothèque Marguerite-Durand est depuis 1989 située 79, rue Nationale dans le 13e arrondissement.

Marguerite est morte à Paris en 1936, à l’âge de 72 ans. Elle est inhumée au cimetière des Batignolles, dans le 17e arrondissement. Son combat pour les femmes se perpétue grâce au trésor qu’est sa bibliothèque et à la source d’inspiration qu’elle représente pour de nombreuses femmes depuis plus d’un siècle.

Brunhilde Mag

Share