« La femme, le féminin et la féminité passent encore beaucoup trop par les cheveux »

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Lorsqu’elle décide de se raser les cheveux, Aurélie Marchi ne s’attend pas à ce que cet acte, qui peut pourtant sembler anodin, change non seulement sa vie, mais également son rapport aux autres, proches comme inconnus. Dans « La Vénus se rebelle », elle fait part de son expérience, entre stéréotypes, injonctions masculines, mais aussi émancipation et affirmation de soi, qui donne à réfléchir sur la place de l’apparence dans une société qui semble loin d’en avoir fini avec certains diktats.

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Que faire lorsque vous êtes obsédée par une idée qui vous semble saugrenue ? Plus elle vous taraude et plus vous la combattez. Mais plus vous luttez et plus vous avez envie d’y céder ! Depuis quand luttiez-vous contre cette « aventure » ?

Aurélie Marchi

De façon inconsciente sûrement depuis une bonne année (je l’analyse aujourd’hui de cette manière même si je ne sais pas d’où cela a bien pu émerger, quel fut le déclencheur de tout, c’est la magie de la vie ! Mon premier chapitre se nomme d’ailleurs « à la racine ou un mystère insoluble ») Et de façon consciente plusieurs mois avant de passer à l’action. Je raconte justement toutes les raisons qui ont fait que cela a duré si longtemps dans les premiers chapitres de mon livre.

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Vous analysez à travers des faits historiques, de sociétés notre rapport stéréotypé aux cheveux ? Quelques faits marquants ?

Aurélie Marchi

1. Celui qui est le plus marquant et proche de nous concerne la tonte des femmes ayant collaboré lors de la seconde guerre mondiale. Le déshonneur devient « visible ». Encore plus proche de nous, deux femmes indiennes ayant résisté à une tentative de viol en Inde ont été tondues pour être punies de s’être défendue. Les cheveux rasés sont perçus comme déshonorant. En effet les cheveux sont très liés à l’identité de la femme. Un dicton populaire au Maghreb par exemple prétend que 50 % de la beauté d’une femme tient à sa chevelure. Si on attend d’une femme qu’elle soit belle, on comprend aisément que cela puisse paraitre déshonorant.

2. Nous pensons aussi aux religions, et que ce soit pour les trois religions monothéistes, les cheveux étaient perçus comme un objet de séduction (et donc de péchés). C’est donc un signe de respect envers l’époux et la religion que de les couvrir (cf. exemple concret d’une communauté spécifique à travers le film Unorthodox sur la plateforme Netflix, tiré d’une histoire vraie) 

3. Au XIXe siècle, avoir les cheveux détachés, non peignés, était associé à des mœurs légères. Le cheveu est lié à l’intimité de l’alcôve et ne doit se détacher que dans cette pièce. 

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« Pour elle, se raser le crâne, c’était une envie, rien de plus. Au même titre qu’une personne puisse vouloir changer de coupe ou de couleur de cheveux. »

Votre motivation était-elle esthétique et / ou provocatrice, vous singulariser, pour affirmer une identité ?

Aurélie Marchi

Votre question est intéressante car elle soulève la réaction la plus commune à laquelle j’ai été confrontée, à savoir comprendre de manière plus profonde ma motivation. Pourquoi, Pourquoi, et pourquoi pas (ch. 9) ? Vous soulignez justement qu’avoir envie n’était pas suffisant, ce que j’explique. Je devais me justifier. Je devais avoir « une bonne » raison pour en être arrivé à cela. 

J’avais envie d’essayer cette nouvelle coupe. J’en avais fait d’autres auparavant. Si elle a été de provoquer ou d’affirmer mon identité, ce n’était – une fois de plus – pas conscient. J’ai abordé tout cela avec beaucoup de fraîcheur ! 

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Vous aviez préparé, réfléchi et / ou anticipé à votre nouveau regard sur vous-même et le regard des autres ?

Aurélie Marchi

Oui, cela fait partie de toute cette première phrase de réflexion. Je me suis demandée si ma tête était ronde, si j’allais avoir une nette différence de couleur de peau entre mon cuir chevelu et la teinte de peau de mon visage, si j’allais me trouver belle ou pas du tout, si cela allait influencer ma carrière. Enfin, je me suis inquiétée du qu’en diront-on en général.

Et bien que je me sois « préparée » à répondre à tout cela, je n’aurais pu envisager toutes les remarques que ce simple geste de me couper les cheveux allait générer. (Sinon je n’en aurais pas écrit un livre, c’est bien là tout mon propos !) J’ai notamment compris cela lorsque j’ai laissé repousser mes cheveux au bout de deux ans : je lisais comme un soulagement dans les regards quand j’étais revenue dans la norme.

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Vous dites « j’ai retrouvé la liberté de disposer de son corps ». Liberté que vous n’aviez pas auparavant ?

Aurélie Marchi

C’est toute la beauté de la chose. Je ne pensais pas être prisonnière dans mon rapport au corps. Je me pensais sincèrement libre. Et pourtant. C’est en me débarrassant de mes cheveux que j’ai compris qu’il y avait encore des façons de me départir du regard des autres. Alors que je ne pensais pas être autant conditionnée par celui-ci. Avec cette porte ouverte, je me suis demandé pourquoi je portais un soutien-gorge, pourquoi je devais me cacher d’aller aux toilettes avec un trousse parce que ce jour-là j’ai mes règles. Pourquoi est-ce que j’ai besoin de me sentir bien maquillée et habillée pour me sentir en confiance au travail ? Les habitudes ont ce souci que l’on n’y fait plus attention. On ne se pose plus de questions car cela provient de notre éducation, notre culture. Tout est mécanique, ancré. J’ai découvert d’autres facettes d’un même prisme grâce à cette coupe.

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Le regard des hommes VS le regard des femmes : les différences notoires ?

Aurélie Marchi

C’est ici très schématique car j’ai détaillé nombres de situations venant de plusieurs publiques différents.

1. Du côté masculin dans la rue, la hausse notoire du harcèlement, de regards déplacés ou de remarques hypersexualisantes, dans la séduction.

2. De la part des femmes, ce qui m’a le plus interpellé, c’est lorsqu’elles me demandaient si mon mari était d’accord. 

J’ai développé toute une analyse sur cette simple question qui traduit, à mon sens, beaucoup plus de leur rapport à elles que du mien, avec leurs cheveux. 

Et même si beaucoup de femmes m’ont confié adorer ce que j’avais fait, qu’elle trouvait cela génial, elle finissait par dire qu’elles-mêmes n’oseraient jamais. Voyez comme cela peut être à la fois compliqué et si simple.

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Quelle était l’image caricaturale que l’on renvoyait de vous le plus souvent ?

Aurélie Marchi

Il y en a eu tellement ! La folie d’abord. Dès qu’on sort du rang, de la norme c’est forcément qu’on est en crise ou folle. (cf Britney). J’ai porté cette coupe deux ans et les gens pensaient à un coup de tête au début. Ils ont eu beaucoup de mal à accepter que tous les quinze jours, puis chaque semaine, j’entretenais ma coupe comme je l’aurais fait avec n’importe quelle autre coupe de cheveux courte !

Je suis homosexuelle, comme si ma coupe de cheveux était un marqueur de ma sexualité ! 

J’étais également malade et prise en pitié. 

Enfin, on me donnait des surnoms de personnes qui avait rasé leur cheveu. Je n’étais plus moi, mais plusieurs autres personnes qui l’avait fait avant moi, réduite à cette caractéristique. 

Voyez le poids des stéréotypes !

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En quoi est-ce un acte politique et / ou féministe ?

Aurélie Marchi

Là encore, j’ai compris que cet acte faisait bouger les lignes après avoir vécu ces deux années, pas avant. Ce fut un acte en faveur des droits à disposer de son corps comme on l’entend car j’ai démontré à celles et ceux que je croisé.e.s que cette possibilité existait. Car les cheveux féminins sont lourds de symboles notamment dans la construction de la féminité et de son identité. Les cheveux sont liés à l’enfance, à la mère, à un réflexe d’apaisement lorsqu’on les touche, à la séduction ensuite.

J’ai analysé que cette constituante ne pouvait à elle-seule déterminer autant de nous-même. Nous y attachons pourtant tellement d’importance. Ce qui explique qu’il est si difficile pour nombres de personnes qui subissent une chute de cheveux ou la maladie ! 

Ce fut un acte en faveur de la libération des corps car ce que j’ai vécu peut constituer un parallèle pour n’importe quel autre domaine : choix de vie, affirmation de son identité de genre, de sa sexualité. Nos corps sont d’abord critiqués (au sens propre) et il devient très difficile de ne pas subir les jugements. Car c’est ce qui fait aussi que mon appartient à un groupe social. On craint d’être rejeté.e si l’on ne fait pas comme les autres. (Appartenir à u groupe de par les caractéristiques que l’on partage avec lui – l’humain est un animal social !) 

Quoi que l’on fasse, il y a une foultitude de jugements qui peuvent, à force de les avoir intégrés insidieusement, nous bloquer dans nos envies d’expérimentation et du quotidien. C’est pour cela que j’ai eu à cœur de raconter l’avant, le pendant et l’après. Pour démontrer l’influence de la société sur la façon d’envisager une coupe de cheveux et par extension beaucoup de chose.

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Une prochaine idée en perspective ?

Aurélie Marchi

De livre ? Oui !!!! Le projet est encore trop à ses prémisses pour le détailler. Je peux juste vous dire que je continue de tordre le cou aux idées reçues, aux stéréotypes et au-delà du féminisme uniquement. Il y a là beaucoup à faire et dans de nombreux domaines. 

Je travaille également à la construction de ma société de conseil pour former les gens à la créativité (pas une créativité artistique comme il est aisé de le penser de prime abord mais bien la capacité à penser en dehors des sentiers battus). Je crois à l’importance de la créativité professionnelle en tant que compétence : nourrir ses idées professionnelles que l’on soit comptable ou dans les ressources humaines. La récente crise nous démontré la nécessité de nous adapter. De penser différemment. Et a priori, ça me connait ! 

Et côté capillaire, le changement est une constante chez moi ! Je viens d’en essayer une nouvelle et je l’aime beaucoup ! 🙂 

Aurélie Marchi est consultante et formatrice en créativité et innovation. Farouchement attachée à la liberté de jouir de ses fantaisies capillaires comme bon lui semble, elle partage avec irrévérence et humour ses réflexions sur les différentes formes de féminité sur son compte instagram et son blog éponyme La Vénus se rebelle. 

Propos recueillis par Michael John DOLAN, Women Today

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