LA FAMILIA GRANDE, Double peine, inceste et incestuel

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Dans son livre, « La familia grande »[1], Camille Kouchner dénonce une tragédie, tristement banale, un inceste. Or, dans sa description détaillée des séjours familiaux en Provence, on constate avec effroi qu’il y régnait – en plus – un climat incestuel !

« NE TUEZ PAS LE MESSAGER ! »

Pour ce qui est de l’inceste, Camille Kouchner nous révèle l’agression sexuelle sur son frère jumeau perpétrée par le célèbre politologue Olivier Duhamel, beau-père solaire, fascinant, charmant qui leur apprend la vie en créant un climat de confiance.   

Précisons qu’il est bien question ici d’« inceste » et non de pédophilie car cet homme, en tant que beau-père, est « une personne détenant sur la victime une autorité de droit ou de fait » (article 222-28). Par ailleurs, Victor, renommé ainsi par sa sœur, avait moins de quinze ans, ce qui aggrave encore le crime. Enfin les faits, qui ont duré deux ou trois ans, se sont produits dans les années 80, soit il y a plus de 30 ans. Pourquoi un tel silence ? C’est l’éternelle question que beaucoup se pose. Cette incompréhension a déclenché aussitôt des attaques en règles contre la personne dévoilant le secret. Rien n’a donc changé depuis la Grèce antique où l’on tuait le messager porteur de mauvaises nouvelles ? Eh bien non, rien n’a changé puisque Camille Kouchner reçoit aujourd’hui des attaques virulentes : sa révélation est devenue plus grave que l’acte lui-même.  

CONFUSION DES LANGUES ET COMPLICITE DES MERES

Mais revenons à cette question, pourquoi ce long silence ? Les raisons sont multiples. Nous n’en citerons que deux, car peu évoquées : la confusion des langues et la complicité des mères.

Pour Victor, comme pour les autres enfants incestés, la première cause de mutisme est ce sentiment, injustifié, de culpabilité et de honte qui les musèle. De façon récurrente, les schémas sont les mêmes : ces jeunes sont en demande légitime de tendresse, d’affection, d’amour, de reconnaissance envers ce père ou ce substitut de père (notons que très peu d’incestes sont commis par des  mères). Dans le cas de Victor, sa jumelle précise bien qu’Olivier Duhamel était d’autant plus requis dans ce rôle paternel que leur père biologique était assez absent. En réponse à leurs souhaits, ces enfants reçoivent une attitude singulière et sacrilège, une attention particulière et odieuse, un viol. Sandor Ferenczi (psychanalyste hongrois, 1873 – 1933) nomme ce processus « confusion des langues ». En clair, c’est comme si l’un parlait en chinois et l’autre lui répondait en yougoslave. Ces enfants attendent « une tendresse douce et enfantine[3] » et ils obtiennent en réplique un comportement sexuel violent. Cette réaction bestiale, inappropriée, induit un traumatisme d’autant plus important qu’il y a eu une sollicitation de la victime envers son agresseur. Voici comment ce supposé malentendu produit, à tort, un sentiment de culpabilité irrationnelle chez les victimes et devient une des sources de sidération, de mutisme.

Il faut ensuite ajouter une tragédie supplémentaire : la complicité consciente ou non des mères. Dans le cas de Victor, sa mère Evelyne Pisier, apprenant ce drame, prend le parti de son mari contre son fils. Ce jeune garçon endure ainsi deux abandons, celui de son beau-père et celui de sa mère, ses deux figures tutélaires, ses deux piliers essentiels, les deux personnes primordiales et vitales pour soutenir sa construction identitaire. Pire que des abandons d’ailleurs, l’agression de l’un et le rejet de l’autre. On s’étonne ensuite de son mutisme ! A qui parler lorsque, jeune adolescent, ses protecteurs tangibles et légaux sont ses propres offenseurs ? Concernant le rôle des mères, il importe de mentionner combien celles-ci sont souvent complices. Le cas le plus fréquent étant leur soulagement lorsque leur compagnon choisit un des enfants pour assouvir ses besoins sexuels car elles-mêmes n’y tiennent pas ou plus. L’une d’elles a avoué en thérapie : « Pendant que mon mari s’occupait de ma fille, il me foutait la paix »…

CLIMAT INCESTUEL

Enfin, pour ce qui concerne le climat incestuel, de quoi s’agit-il ? C’est une atmosphère délétère dans laquelle les enfants sont confrontés au sein de leur famille à la sexualité des adultes, sans passage à l’acte. Aucune limite n’est posée, aucune intimité n’est respectée, aucune vie privée n’est possible. Les portes des chambres et des salles de bains sont ouvertes, l’évolution du corps des enfants et leurs amourettes sont scrutées et jetées en pâture au tout venant. Les gestes familiaux sont également équivoques : tout le monde embrasse tout le monde, les caresses sont érotisées, les attitudes et les propos sont ambigus, plaisanteries grivoises et ébats bruyants sont coutumiers. C’est ce même climat que dépeint Camille Kouchner : « Parents et enfants s’embrassent sur la bouche, mon beau-père chauffe les femmes de ses copains, les copains draguent les nounous ». Tous les sens des enfants présents dans cette famille sont agressés. Victor lui subit une double peine : inceste ET climat incestuel.

Hélène Vecchiali, « Le silence des femmes » éditions Albin Michel


[1] KOUCHNER C., La Familia grande, éditions seuil, 07/01/2021.

[2] SOPHOCLE, dans Œdipe roi.

[3] Ferenczi S., Confusion de langues entre les adultes et les enfants, Petite Bibliothèque Payot, 2004, p. 23.

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