26 November, 2020
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La discrétion, le coup de poing littéraire de Faïza Guène

Une décennie et demie après l’énorme succès de Kiffe kiffe demain, la romancière continue à creuser son sillon singulier et émeut avec ce livre qui s’attache à dépeindre la vie de Yamina, née il y a soixante et onze ans en Algérie qui a dû renoncer à ses racines, ses souvenirs et ses rêves pour pouvoir prétendre s’intégrer à minima dans la société française.

Elle n’est pas genre à se formaliser, Yamina, ni que son médecin la tutoie comme si elle était demeurée et soit brusque avec elle, ni que les fonctionnaires de la préfecture lui manquent de respect, ni même que Kaiser, le chien de la voisine qu’elle déteste vienne la renifler quand elle prend l’ascenseur de son immeuble, sans que cette dernière ne fasse rien pour l’en empêcher. Depuis toujours ou plutôt presque toujours, l’héroïne de la Discrétion a appris à se faire toute petite, encore plus qu’elle ne l’est naturellement, se définissant comme une « invitée » dans le pays qu’elle habite pourtant depuis 1981. Ne pas faire de vagues, c’est son leitmotiv… Mais des marées basses, il y a en a pourtant eu dans le parcours de Yamina, depuis sa naissance à MSirda, un petit village d’Algérie en 1949, des vexations subies de la part des soldats de l’armée française à son mariage forcé avec Brahim en passant par son départ précipité vers Ahfir au Maroc, quand elle avait sept ans et sa déscolarisation précoce, à treize, pour travailler et ramener de l’argent alors qu’elle aurait tout donné «  pour s’asseoir dans une classe un jour de plus, pour entendre la craie crisser sur le tableau noir, pour réciter de la poésie (…) écrire encore à la plume et s’étourdir en reniflant l’encrier », une possibilité que ses six frères, parce qu’ils sont des garçons, ont en revanche conservée, ce qui leur a permis plus tard d’embrasser le métier de professeur ou d’assureur. Son psychisme en arbore toujours les stigmates puisque la septuagénaire qu’elle est désormais « se rêve encore avec un cartable sur le dos ». Elle porte en elle également le choc de son arrivée dans l’Hexagone, où tout lui était étranger et hostile, le minuscule appartement humide sans douche ni baignoire d’Aubervilliers, où elle se mourait « de ne pouvoir parler à personne » et ne supportait pas le « ciel gris et les nuages lourds ». Et Yamina accepte que la défiance à son égard et envers les siens se soit exacerbée avec les décennies.

Résiste, prouve que tu existes 

Mais en progressant dans La discrétion, on comprend que son stoïcisme et son optimisme viscéraux -que certains seront tentés d’appeler sa résignation- ne sont pas conjugués par ses enfants, Malika, Imane, Hannah et Omar. Car comme le dit Faïza Guène, « la colère, même réprimée, se transmet mine de rien ». Eux, déchirés entre deux cultures, se rebellent contre ces menues humiliations et insultes qui ponctuent le quotidien, contre la catégorisation arbitraire, les préjugés et tentent de trouver leur voie. Malika a osé divorcer, Hannah, l’explosive, refuse de nier ses origines, dit tout haut ce que Yamina n’oserait même pas penser et consulte, même si ça ne se fait pas dans sa famille, un psychologue pour comprendre pourquoi elle est écrasée sous le poids d’une « mémoire en morceaux » dont elle ignore tout, Imane a osé transgresser les principes parentaux en s’installant en tant que célibataire dans un appartement à Paris. Quant à Omar, il est peut-être le roi dans le cœur de sa mère mais nulle part ailleurs et apprend petit à petit à s’affirmer…

Hymne à l’amour

Le quatuor lutte aussi et surtout pour que les mérites de Yamina, que l’existence a contrainte à s’effacer, soient reconnus. « Eux ils savent qui elle est, ce qu’elle a traversé, et ils exigent que le monde entier le sache aussi ». Trempés dans une encre fluide, simple et percutante, qui ne cède jamais aux fioritures ni aux facilités de langage, les mots de Faïza Guène réussissent parfaitement cette double évocation, d’abord celle d’une femme extraordinaire qui a tout fait pour ne pas le paraître et se gommer. Son histoire évanouie, dissoute par le temps et le fait d’avoir tout laissé derrière elle en franchissant la Méditerranée, est une bonne allégorie de ce qu’ont vécu comme elle des millions d’immigrés. Mais La discrétion n’est pas qu’un manifeste, c’est aussi un puissant tableau de l’affection sans borne que ses trois filles et son fils lui témoignent et inversement, qui permettra finalement à chacun de se sentir légitimes quelque part. «On dirait que Yamina a enfin le deuil de ce retour impossible. Son chez elle, elle l’a compris, c’est l’endroit où se trouvent ses gosses » précise Faïza Guène en épilogue. A lire, à relire et à méditer…

Bénédicte Flye Sainte Marie, Women Today

En pratique : La discrétion de Faïza Guène, Editions Plon (19 euros)

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