La défaite de la domination est un des plus grands enjeux de notre temps, le clitoris son porte étendard

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Women Today

Catherine Malabou, comment vous présenter ? Femme, philosophe, anarchiste, humaniste, auteure, féministe ?

Catherine Malabou

Je suis avant tout philosophe, formée par Jacques Derrida, et j’enseigne aux Etats-Unis et à l’Université de Kingston au Royaume Uni où je suis considérée comme une philosophe française et où mon travail est mieux accueilli qu’en France. En effet, de livre en livre j’ai changé d’objet mais toujours avec la même idée. Et en France on n’aime que les spécialistes. De surcroît, je me suis intéressée à des objets comme le cerveau qui n’ont pas très bonne presse dans les cercles des philosophes universitaires.

WT

Vous venez de publier « Le plaisir effacé. Clitoris et pensée » et à ce propos et pour reprendre Freud « le continent noir » s’est-il éclairci ?

CM

Il s’est éclairé, c’est incontestable, grâce aux assauts du féminisme c’est certain mais pas grâce à la psychanalyse. Et à ce propos je suis tout à fait d’accord avec Paul Preciado qui dans son dernier livre « Je suis un monstre qui vous parle » relate que la psychanalyse ne s’est pas émancipée de ses propres préjugés. La psychanalyse est un discours qui continue encore à défendre la supériorité de la sexualité vaginale à la sexualité clitoridienne. Il n’y a pas eu vraiment, à ma connaissance, de texte féministe en psychanalyse. Et il existe aussi une armature patriarcale du langage, de la pensée, de la philosophie… Judith Butler parle d’une matrice hétérosexuelle, ce qui signifie tout simplement une matrice masculine.

WT

N’est-il pas surréaliste qu’en 2021 l’ignorance, les croyances, les préjugés prédominent ?

CM

En fait la base du féminisme c’est la résistance aux violences faites aux femmes. Violences qui ne sont pas seulement physiques mais aussi symboliques,  comme celle qui consiste à nier la spécificité de la sexualité féminine. La femme dispose de deux organes dont l’un est destiné à la reproduction et l’autre exclusivement au plaisir. A cause du second, elle peut échapper au modèle patriarcal de la mère, de la femme reproductrice, etc… , ce qui est une menace à l’idéologie patriarcale.

WT

Le clitoris serait-il un porte étendard du féminisme ?

CM

Absolument et c’est Simone de Beauvoir qui aborde la question pour la première fois en philoosophie. Plus tard, Carla Lonzi invente le terme clitoridienne. Le clitoris, dit-elle, est le symbole de l’autonomie de la femme qui lui permet de résister à la soumission.

WT

Mais comment est-il possible de combler ces lacunes propres aux femmes mais aussi aux hommes ?

CM

Concernant les hommes, un certain nombre d’entre eux prennent la parole et écrivent à ce sujet. On peut mentionner le livre de Martin Page « Au-delà de la pénétration » et nous devons réaliser qu’il existe une prise de conscience de certains d’entre eux qui s’interrogent sur le concept de virilité, sur une autre forme de sexualité que la pénétration, sur un autre rapport à sa partenaire que la possession. Néanmoins cela reste très polémique car même si on sort de l’ignorance il existe bel et bien une résistance à la revendication de l’autonomie érotique des femmes.

WT

Aujourd’hui le féminisme qui contribue à nous défaire de préjugés semble divisé. Récemment vous avez dit « être féministe c’est intervenir dans un champ de conflits ». Pouvez-vous nous éclairer ?

CM

Le féminisme c’est toute une histoire. Jusqu’à très récemment le féminisme était un féminisme de la différence sexuelle, qui affirmait que la femme est différente de l’homme. Le premier féminisme était avant tout basé sur l’égalité (cf le droit de vote par exemple). Puis certaines ont dit, l’égalité cela ne suffit pas, il faut aussi parler de la différence.

Depuis les années 90, des voix se sont élevées, comme celle de Judith Butler, pour dire que la différence restait malgré tout un concept binaire : l’homme et la femme. Ce qui ne fait pas droit aux « non binaires », comme les transgenres. Ainsi aujourd’hui le conflit porte sur la différence entre le féminisme et le transféminisme, qui revendique l’existence de genres non binaires dépassant la logique masculin-féminin.

WT

Et les hommes ? Ne pourraient-ils pas être, devenir les meilleurs alliés des féministes ?

CM

Tout à fait. Je suis pour une inclusion des hommes, et pour une réconciliation des féminismes.

Propos recueillis par Michael John Dolan

En pratique : Le livre Le plaisir effacé. Clitoris et pensée

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