28 October, 2020
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Le Covid-19 s’attaquerait-il aussi à la langue française ?

87 % d’infirmières, 91 % d’aides-soignantes, 97 % d’aides à domicile et d’aides ménagères, 76 % de caissières et de vendeuses, 73 % d’agentes d’entretien

« Coronavirus : la crise sanitaire exacerbe la fracture sociale et politique », titrait récemment Le Monde, résumant une vérité que des dizaines d’articles déclinent depuis deux mois, et que tout le monde vit en live ces temps-ci. Mais si les analyses ne passent plus guère sous silence l’étonnante capacité des métiers massivement féminisés à être pénibles, mal payés, non reconnus pour les compétences qu’ils exigent, et néanmoins « en première ligne » en raison de leur utilité, bien peu s’interrogent sur la manière dont on parle des femmes qui les exercent, et plus largement dont on parle des femmes et des hommes qui font l’actualité. Manière qui participe pourtant de l’exacerbation en question, tout en la révélant.

Alors que la langue française offre quantité de ressources permettant de s’exprimer sans sexisme, l’idéologie selon laquelle le masculin est « le genre le plus noble », théorisée sous Richelieu et relookée sous la IIIe République, semble ces jours-ci devoir être respectée avec la même intransigeance que les ordres concernant le confinement. Les femmes ont beau être 87 % d’infirmières, 91 % d’aides-soignantes, 97 % d’aides à domicile et d’aides ménagères, 76 % de caissières et de vendeuses, 73 % d’agentes d’entretien, c’est en suivant la règle qui veut que « le masculin l’emporte sur le féminin » qu’on nous parle de ces populations.

D’ailleurs, 1 % suffirait : quand un homme – un seul – figure dans un groupe de femmes, on s’adresse à elles au masculin, on parle d’elles au masculin. Faire autrement constituerait un crime de lèse-majesté. L’idée même rend malade.

Masculin « générique »

Plutôt que de réfléchir à cette peur de la transgression, à ce qu’elle signifie, à ce qu’elle implique, certains – certaines – se récrieront : « Mais non ! il s’agit de masculins génériques ! ». C’est reculer pour mieux sauter. Car pourquoi le masculin serait-il générique, et pas le féminin ? La réponse existe : parce que ses pouvoirs ont été accrus aux dépens du féminin, de manière délibérée, depuis qu’il existe des gens qui s’autorisent à dire le droit en matière de grammaire et de vocabulaire. Des hommes, jusqu’au beau milieu du XXe siècle.

Précisons : aucun théoricien n’aurait soutenu, jusqu’en avril 1944, que les femmes sont incluses dans les discours au masculin, car cela aurait impliqué que les droits élaborés pour les hommes étaient valables pour elles aussi. Dans cette phrase, par exemple, qui parle de la loi : « Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation » (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, art. 6). On sait que pour exercer ce droit, les femmes ont dû attendre la décision du Conseil national de la Résistance. C’est après seulement qu’on a pu prétendre qu’elles étaient incluses dans les mots « citoyen » et « représentant ». C’est donc après seulement que de bonnes âmes ont mis au point la théorie du « masculin générique ». Mais la théorie n’a pas fait de miracle : dans le monde réel, la profession de « gardien de la paix » a dû attendre 1978 pour s’ouvrir aux femmes – et ce n’est là qu’un exemple de ces bastions masculins qui ont tellement tardé à faire de même.

Beaucoup de savoirs fallacieux – quoiqu’appris à l’école – empêchent donc nos contemporain·es de s’exprimer sans sexisme. Des ignorances, aussi, comme tout ce qui concerne les accords traditionnels (de proximité, de majorité, de logique) qui permettaient à nos ancêtres de s’exprimer avec plus de justesse et d’intelligence que nous, et que l’école n’enseigne plus.

Une tendance exacerbée par la crise

Mais pourquoi la tendance s’exacerbe-t-elle en ce moment, alors que l’actualité nous montre tous les jours que nos usages sont inappropriés ? Pourquoi cette Une de Corse-Matin, le 12 avril, avec une quarantaine de visages féminins accompagnés de la manchette « On est avec eux » ? Pourquoi ces titres sur « nos héros » ? Pourquoi cette insistance, chez tant de journalistes, à camper sur « Bonjour à tous » ? Et pourquoi cet acharnement à parler du virus qui s’attaque à « l’homme », comme si les femmes étaient épargnées, comme si le mot « humain » n’existait pas depuis des siècles ? Tous les gens qui s’expriment ainsi le font-ils naïvement, en vertu d’anciens mécanismes datant de leur enfance ? N’ont-ils pas entendu parler de « l’écriture inclusive » ? N’ont-ils rien su du Manifeste « Nous n’enseignerons plus que le masculin l’emporte sur le féminin » ? Ne savent-ils pas que des milliers de gens militent depuis 1948 pour l’abandon de « l’homme » au profit de « l’humain », et que la plupart des pays ont modifié leur terminologie en ce sens ? N’ont-ils pas remarqué qu’il n’y a plus beaucoup de linguistes – sauf très à droite – pour chanter les louanges du masculin qui l’emporte ?

C’est bien le contraire qu’on est en droit de soupçonner. Deux ans après #MeToo, ces gens savent tout cela, et il est à parier qu’ils n’ont pas digéré ce que visent ces campagnes, à savoir le recul de la domination masculine. On peut parier qu’ils trouvent « autrice » et « maitresse de conférences » ridicules. Et que pour eux le « monde d’après » peut bien continuer d’être dirigé par des hommes, comme l’avouait si bien, le 5 avril, la Une du Parisien. Cependant, contrairement aux femmes qui sont mortes, tuées par le Covid-19 ou par leurs compagnons – puisque le massacre continue, et même s’amplifie à l’occasion du confinement – le féminin se relèvera de cette crise, et il poursuivra sa (re)conquête du terrain. La crise aura été, aussi, celle d’une masculinite aiguë difficile à soigner – mais dont on connaît le remède : l’égalité.

Éliane Viennot, professeuse émérite de littérature française

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