5 December, 2020
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Je vous écris avec la chair des mots

Je fus tenté de dire qu’au commencement il y eut une phrase

Mais aussitôt je pensai qu’au commencement il y eut une femme.

Disons qu’un jour, dans mon cabinet de gynécologie, assis comme tous les jours, comme vingt fois par jour, depuis plus de vingt cinq ans, en face d’une femme venue me parler, me montrer, me demander, ce jour-là, devant cette femme-là, je fus happé par une phrase.

Ma pensée, mon écoute, mon attention furent comme kidnappées, au point que pendant quelques instants, je fus absent de la conversation. Pour me libérer de cette fascination, je tapotai vite du bout des doigts sur une note numérique au coin de mon écran :

« Je me languis d’être enfin seule dans mon corps »

Mais une brèche s’était ouverte. Comme une faille sur une autre dimension, constante, au cours de mes consultations. Je notais, je notais, quand mon imagination m’envoyait un signal, sans m’attarder. Les phrases se sont accumulées, au fil des mois. Limpides. Terribles. Aphoniques. Poignantes. Je ne relisais jamais. J’étais inquiet et bouleversé de ce trésor qui s’accumulait et dont je savais qu’il me faudrait m’en emparer pour en faire… quelque chose.

Je ne relisais pas mais j’imaginais. Des corps et des regards, des obscurités, des effacements.

Les mots je ne savais pas bien. Un jour ou l’autre, je devrais bien m’y atteler.

M’est revenu au cours de mon travail personnel, un commencement peut-être, une femme, ma mère, moi 7ans, mon petit frère dans sa chambre. Nous deux dans la cuisine, lieu central de vie, de chaleur et de nourritures. Dans cette banlieue d’exil après notre Maroc natal, mon père pris par un métier qui l’absentait très tôt et le ramenait très tard. La voix de ma mère, ses chants, ses larmes, son odeur, et ses mots qui la racontaient et moi qui écoutait, sans savoir répondre, dans ma tâche immense de principal interlocuteur. Je ne me rappelle pas d’une seule phrase, mais pourtant je me souviens, des larmes encore, de ses parents absents, du Maroc lointain, de la neige et de l’hiver, de sa jeunesse, de sa gaieté qui ne demandait qu’à poindre, du transistor et d’elle qui chantaient « Il y a le ciel, le soleil et la mer ».

Mon commencement. Ma première femme à écouter.

Je me suis mis au travail. Photographie d’abord.

Il est évident que les visages qui apparaissent dans cet ouvrage ne peuvent en aucun cas être ceux des femmes qui ont prononcé ces phrases. Ce sont les visages de femmes amies qui ont soutenu chaleureusement le projet en prêtant leurs traits et leur patience. Ces mots sont universels, ils appartiennent à la communauté humaine. Pour en ressentir toute l’émotion et la puissance, il n’est pas nécessaire d’être en souffrance. Il n’est même pas nécessaire d’être une femme.

J’ai engrangé des images, par centaines. En même temps, je défrichais ces phrases, je les retrouvais, dans des carnets, sur des post-it, dans des fichiers informatiques. Je les citais pendant les séances de poses. J’ai assemblé, j’ai trié, j’ai éliminé.

La première révélation fut que la phrase ne pouvait n’être un titre ou un accessoire à l’image. Elle ETAIT l’image. La photographie n’était que… difficile d’écrire cela après 40 ans de pratique ardente de la photographie…n’était que… qu’un accompagnement. Mais cette idée même autorisait toutes les autres, les effractions, les fantaisies. Il fallait servir la phrase. Donc pourquoi pas l’encre, le textile, la peinture, la déchirure, l’eau, le pli …. Transgresser la forme pour atteindre au sens. La phrase devenait un cri, la photographie une marge, un prétexte, un écho.

J’ai ouvert un cahier, comme pour essayer, pour tenter, pour déposer. Cela n’en renforçait que plus le propos . Plus j’osais… et plus j’osais. Sans réfléchir, seulement d’instinct…ou d’inconscient dirons nous. Pour dire encore et au delà.

Le cahier est devenu un livre. Enorme, monstrueux. Un objet qui regarde et qui tient à distance. Qui n’autorise pas.

Ni aborder, ni tenir. Ni ouvrir, ni parcourir. Il déborde, échappe, se tord, se déplie. A un moment il m’a fait peur, il m’avait échappé, je savais plus qu’en faire. Je ne pouvais le montrer, encore moins l’exposer.

J’étais inquiet. Qu’on m’accuse de détourner les peines, les confidences, les murmures, les larmes, pour m’approprier une reconnaissance, une gloriole. Tout est bien secret pourtant. Les silences, les hontes, les culpabilités, les blessures, tout reste enfoui dans le silence de mon cabinet fermé. Les phrases ont perdu leur bouche, leur origine, pour devenir un écho épuré. Je veux pouvoir dire. Les violences du monde, que nous subissons et que nous faisons subir, sans le vouloir parfois, cruellement, violemment d’autres fois, ce qui régit le monde et le couple, la société et la famille, et que nous absorbons dans notre cœur et dans notre chair.

Je ne trahis pas, je témoigne. Je ne révèle pas, je m’insurge. Je ne dévoile pas, je crie.

Retrouver mes marques, mes repères, ceux de toutes mes inspirations.

Relire Edmond Jabès, le poète du livre et de l’exil, dans un moment apaisé, étiré, pour laisser ses mots installer leur silence, leur musique, leurs oublis.

Comprendre qu’il me faut accepter, laisser éclore ce qui couve depuis si longtemps, toujours peut être, autoriser à advenir ce qui ne peut être maitrisé, dans cette expression brute que j’ai voulue et que j’ai aimée, comme une émanence imparfaite de mon corps et de mes rêves.

C’est ainsi que mon titre m’est apparu, offert par ce prince des pays oubliés, qu’est Edmond Jabès :

« Je vous écris avec la chair des mots »

Michaël Serfaty, photographe et Gynécologue médical et obstétrique

Editeur Arnaud Bizalion

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