S’intéresser à l’obésité est féministe

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Le corps est politique, disait un slogan féministe. À très juste titre… Le corps des femmes est trop souvent un fardeau et ce n’est pas une question uniquement personnelle. Il fait complexer en raison de ce qu’il est, car il ne serait pas à la hauteur d’idéaux, d’injonctions totalement introjectées, comme on le formule en langage psychanalytique, c’est-à-dire incorporées sans se poser de questions. En particulier, le corps gros – toujours trop gros au regard des modèles de beauté occidentaux actuels – est mal vécu par une très grande majorité de femmes. Tous les printemps, la presse (surtout celle dite « féminine ») en rajoute pour que les femmes gomment les kilos pris sous le manteau, de concert avec les marques de cosmétiques ainsi que de gélules amaigrissantes ou les vendeurs de régimes, tous aussi farfelus et inefficaces les uns que les autres. Les femmes sont ainsi assaillies de messages pour qu’elles préparent leur corps à la plage, comme s’il était indécent de se dénuder sans perdre quelques kilos… Alors, il faut se priver, se frustrer et se complexer !

À l’été 2015, j’écrivais sur le blog participatif L’École des soignant-e-s que « le corps ne nous appartient pas si facilement. […] Il est à aimer ou détester, mais aussi à modeler et à offrir au regard. Jamais cette image que nous renvoie le miroir ne laisse indifférent-e. Le reflet dit quelque chose de nous. Est-ce lui qui nous fait désirable et désirant-e ? ». En effet, pour comprendre comment notre reflet dans le miroir joue sur l’image corporelle et n’est pas juste une problématique individuelle mais bien collective et politique, il faut commencer par se demander comment se construit l’image du corps. D’abord, et c’est valable pour toutes et tous, par les mots dits : les mots de l’autre, ceux que l’entourage prononce. L’intime est vulnérable. L’être humain étant un être social, le regard que posent sur lui les autres conditionne la façon dont il se voit également. Son image n’est pas seulement réfléchie objectivement par le miroir, sur sa surface polie : elle résulte de ce qui en est dit, ce qui se trame derrière ce miroir. C’est ce qui fait que l’on se trouve (ou pas) « bien dans sa peau ». Peuvent ainsi être transmis des commentaires entendus comme étant la vérité absolue alors qu’elle n’est que relative.

Car ledit entourage regarde « le Beau » avec des lunettes elles-mêmes façonnées par un environnement social. C’est donc le diktat de la minceur, bien entretenu par des médias mettant en scène un même type de corps, qui est à l’origine d’abord des complexes et, en bout de course, tant des prises de poids que des violences exercées contre les personnes en surpoids. C’est en effet au nom de ce seul modèle de corps que des parents mettent au régime des enfants, que des médecins eux-mêmes condamnent des patients à moins manger sans s’occuper de ce qui se joue pour eux au travers de la prise de poids, que des gens s’infligent des troubles de comportement alimentaires plus ou moins récurrents et permanents.

Si une majorité de personnes va s’infliger des régimes contraignants en vue d’éviter de prendre du poids, c’est aussi que la grossophobie est d’abord une phobie, une terreur de ce à quoi on ne voudrait surtout pas ressembler – malheur à qui se trompe de chemin. Comme je le pointais (déjà en 2007) dans Obésités. Le poids des mots, les maux du poids (Calmann-Lévy, préface d’Alain de Mijolla), « en Occident, la disparition des corsets a été obtenue grâce aux mouvements féministes anglo-saxons ; ce qui n’a pas empêché l’intériorisation progressive d’une contrainte jusqu’alors purement mécanique. Le souci d’une normalisation qui prône la minceur est devenu un véritable carcan moral et immatériel aussi contraignant que le port du corset. Et tandis que le « terrorisme de la minceur » triomphe, la multiplication des discours sur les problèmes de poids mène à une « grossophobie ». Des jeunes filles se rendent malades parce qu’elles ne se trouvent jamais assez minces, c’est-à-dire jamais à la hauteur des canons de beauté de l’époque ». La contrainte est internalisée, normalisée et c’est en cela qu’elle est redoutable. La grossophobie en découle collectivement et individuellement. Pour preuve : l’introjection des idéaux est tellement efficace que tout le monde a en tête, sans réfléchir, ce qu’être belle ou beau veut dire, et sait très précisément à quelle morphologie cela renvoie. C’est la raison pour laquelle on se prépare et on modèle son corps pour aller à la plage !

Le miroir ne réfléchit donc pas toujours bien. Au contraire : il nécessite qu’on y réfléchisse, qu’on pense aux mots dits parfois consternants à propos de notre reflet et aux conséquences désastreuses que ces paroles engendrent – miroir maudit lorsque des mots peu bienveillants résonnent de l’autre côté. Car le reflet est toujours interprété en fonction d’un narcissisme qui floute et déforme : le regard sur soi dépend d’une interprétation du passé. L’avenir a donc besoin de mots de poids à laisser tomber et d’autres à embarquer. En prendre conscience est la toute première étape pour se regarder autrement, à tout âge et derrière les apparences. Pour lutter contre cela, le social est à mobiliser. Il est nécessaire que d’autres modèles soient proposés, discutés et interrogés. Dans les médias, mais aussi dans la fiction et sur les podiums. C’est pour cela que parler d’obésité et de surpoids et questionner ces normes pesantes est une question éminemment féministe et militante.

Catherine Grangeard, Psychanalyste

Co-autrice avec Daphnée Leportois de La femme qui voit de l’autre côté du miroir (Eyrolles, juin 2018), roman dans lequel on suit les aventures fictionnelles de Lucie et, à travers elle, cette quête contemporaine d’un corps, éminemment politique, qui nous appartient et dans lequel se sentir bien. L’objectif et l’engagement, avec ce roman grand public, est d’aller vers les femmes qui ne lisent pas d’essais plutôt que d’attendre passivement qu’elles viennent vers les connaissances des spécialistes.

Un défilé littéraire autour de ce roman, en partenariat avec l’association Cosmo Plus, aura lieu le 19 mai 2019 à la librairie Tschann, à Paris.

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