Il y a eu la dénonciation des violences sexuelles dans le cinéma, puis le sport, les grandes écoles, à présent la presse…

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Si la dénonciation se milite à une catégorie de harceleurs et ne devient pas véritable propos politique, nous allons nous scandaliser – sans mettre en cause le fondement même de la société et les rapports de pouvoir, donc de domination, qui la constituent. Car la violence sexuelle contre les femmes est, avant tout, un instrument systémique de domination sociale.

« La honte change de camp », déclarait samedi, la ministre chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, Elisabeth Moreno, à propos de la « libération de la parole sur la violence sexuelle ». Entre les dénonciations des violences sexuelles à Sciences Po (#sciencesporcs), les livres parus ces dernières semaines mettant en cause de personnalités médiatiques, le mouvement #meetoo, loin de s’éteindre, s’amplifie. Violences sexuelles familiales, professionnelles, estudiantines, phénomène d’«emprise», notre société passée au scanner de la « parole libérée » fait froid dans le dos.

Pourtant, je n’aime pas cette tarte à la crème de « honte qui change de camp» : elle participe à la vision pointilliste des violences sexuelles subies par les femmes. La honte n’est jamais qu’un énième instrument moral de la domination subie par les femmes. Le politique doit adopter une lecture systémique de la violence faite aux femmes pour agir.

Les femmes et les enfants d’abord…

Je me souviens, jeune journaliste, je commençais ma carrière dans les années 1990 à l’Express au moment où les premières affaires d’incestes ainsi que les premières dénonciations d’abus sexuel au cœur de l’Église catholique devenaient publiques. A l’époque déjà, beaucoup s’interrogeaient : « Il y-a-t-il plus de comportements sexuels déviants qu’auparavant ? ». « Sans doute non, mais ils sont plus visibles », répondait-on.

La jeune féministe que j’étais – d’un temps où le féminisme était vu comme un crime de lèse-modernité – avait une vision plus politique des choses : notre acceptabilité du patriarcat et de sa construction implicite de la société (l’homme en haut de la pyramide sociale – et son avatar religieux le prêtre) commençait à chanceler. Et ces « affaires » médiatiques n’étaient guère qu’une onde qui plissait la surface du lac, profond, des violences sexuelles faites aux inféodés au pouvoir patriarcal. Les enfants d’abord. Je savais qu’ensuite viendraient les femmes.

Avoir suivi des procès en assises de pères incestueux m’a appris une chose :  le coupable (je m’autorise ce mot, car tous les procès auxquels j’ai assisté ont conclu à la culpabilité du prévenu), le coupable donc se sentait… tout sauf coupable. Quel que soit le niveau social, intellectuel ou l’imbibition alcoolique du père, grand-père, beau-père ou oncle ayant violé, parfois durant des années, un ou plusieurs enfants, jamais il ne déviait de sa défense – même lorsque son avocat « ramait » durant des heures pour expliquer que l’abuseur avait lui-même été un enfant abusé et qu’il reproduisait un schéma familial courant parfois sur des générations de misère :  j’aime mes enfants, il/elle était d’accord, c’était de l’affection et « mieux vaut que ça reste en famille ».

« Ça reste dans la famille » : aucun de ces violeurs ne se sentait coupable aussi longtemps que son monde restait circonscrit à la cellule familiale. Car, dans la famille où il était dominant, il se vivait plénipotentiaire. Un roi qui avait le droit d’imposer sa loi sexuelle à ses féaux, femmes et enfants. On ne parlera du viol dans le cadre du couple que bien des années plus tard. Mais, déjà, tous ces violeurs qu’ils soient chômeurs, jardiniers ou pharmaciens (pour les procès que j’ai suivi) considéraient comme acquis que tous ceux qui étaient dans leur échelle de valeurs fantasmée « en dessous d’eux » devenait leur chose. En user et en abuser ne leur posait aucun problème moral. C’était l’ordre des choses. Ils étaient légitimes dans leurs désirs et leurs actes. La question morale n’apparaissait, pour certains, confusément, que lorsque ces agissements étaient exposés au « reste du monde ».

Et finalement, ils avaient raison : c’était bien l’ordre des choses. Ils étaient juste arrivés trop tard, car eussent-ils violé l’ensemble de leur famille cinquante ans plus tôt (comme souvent eux-mêmes avaient été violés), rien n’aurait « transpiré ». Tout serait resté « dans la famille ». Pour les hommes incestueux, l’enfer c’est les autres.

Le viol conjugal. Quel viol conjugal ?

Au fil des vingt années qui ont suivi, la vulgate sociale a parfaitement intégré que l’inceste était inacceptable moralement. Répréhensible et condamnable pénalement. En même temps, l’idée du viol conjugal a émergé ainsi que l’affirmation qu’une relation non consentie – y compris dans le cadre d’une union – s’avérait aussi un viol. Car, auparavant, il ne pouvait y avoir de viol conjugal, il n’y avait que des « devoirs conjugaux ». Fournir à son mari un service sexuel faisait partie du « job » de femme.

J’en reviens à mon expérience des cours d’assises : apparaissait souvent, au détour des témoignages, que le violeur avait aussi « contraint » sa compagne à des relations sexuelles. Personne, à l’époque, ne se posait même la question de la qualification en viol de ces actes sexuels non consentis. Surtout pas les femmes qui en était elle-même victimes : elles avaient été « dressées » à accepter les désirs sexuels de l’homme, sans même se poser la question de leur propre désir.  Protéger les enfants de l’inceste, tabou moral, devenait une urgence (légitime) – protéger la femme du viol conjugal n’était pas même un sujet. Finalement, durant des années, notre société a fermé les yeux : « Ça restait en famille ».

Meetoo

Puis, la vague #metoo a emporté des carrières, des réputations. Il est intéressant d’analyser la construction du phénomène. Cette enquête, parue en octobre 2017 dans le New York Times, basée sur la connaissance d’accords transactionnels entre des victimes de harcèlement et le producteur Harry Weinstein, a été le prélude à un tsunami. Le tremblement de terre sous-marin qu’a été la publication de l’article a tout d’abord provoqué la prise de parole d’actrices américaines « bankable » – scories qui seraient longtemps restées accrochées au fond des abysses : Alyssa Milano, Angelina Jolie, Asia Argento. Finalement, des stars qui avaient, à ce moment-là, peu à craindre de représailles. Puis l’onde, traversant l’Atlantique, s’est transformée en raz-de-marée à l’approche des côtes françaises, sous la forme du hashtag #balancetonporc où des actrices, des médecins, des journalistes, des attachées parlementaires, des parlementaires même ont dénoncé leur harceleur. Et la violence intrinsèque à notre société est apparue, crue, comme si toutes les dorures, les décorations, les illusions de séduction, les discours sur l’« esprit français » , le libertinage s’effaçaient pour ne laisser nue que la vérité : l’ampleur de la violence faite aux femmes.

Toutes ces femmes qui aujourd’hui dénoncent les violences sexuelles sont des cadres : journalistes, médecins, sportives, actrices… Des femmes éduquées, CSP+, comme on dit. Qui ont, ici et maintenant, le pouvoir social de ne plus accepter le harcèlement. Quid de toutes ces femmes harcelées quotidiennement et qui risquent leur peau professionnelle si elles « l’ouvrent ». Entend-on des caissières, des employées, des assistantes ? Notre vision de la violence sexuelle est « pointilliste ». La réalité est finalement beaucoup plus simple : la violence à l’égard des femmes est au cœur de nos sociétés, économiquement (exploitation dans le cadre professionnel et dans le cadre du foyer) et symboliquement. Le sexe n’est, finalement, qu’un prétexte qui assoie le pouvoir des hommes en réduisant les femmes à « leur » usage récréatif.

La ligue du LOL

Le harcèlement sexuel peut aussi être un moyen de rester dominant sur un marché professionnel : grandes écoles où perdure la culture du viol, bizutages sexistes et avilissants – renvoyer la femme à on « sexe faible » c’est affirmer qu’elle ne saurait devenir une concurrente sérieuse sur le terrain de la carrière. En ce sens, l’affaire de la « « Ligue du LOL » est éclairante : le dénigrement systématisé a ruiné les carrières de jeunes journalistes à une période où, encore fragiles dans leurs environnements professionnels, elles ont dû résister à des attaques en meute.  Finalement, la « ligue du LOL », sous couvert « d’humour » cruel, n’était qu’une tentative de disqualification de concurrentes sur le marché, émergent à l’époque, de l’information sur les réseaux sociaux. Ramener les femmes à leur sexe reste une manière de les décrédibiliser. Qui a dit que le patriarcat se laisserait museler sans mordre et mordre encore ?

Il est impossible de séparer la question des mœurs du domaine politique : toutes les sociétés ont été fondées sur des rapports de pouvoir et de domination. L’appropriation du corps de l’autre, que ce soit sous la forme des interdits sexuels ou, au contraire, des excès, ne sont que le symptôme des rapports sociaux dominants. Si ce mouvement reste dans la dénonciation d’une catégorie de harceleurs (producteurs, journalistes, blogueurs etc…) et ne devient pas propos politique, au sens fort du terme, nous allons nous scandaliser, compatir – sans mettre en cause le fondement même de la société et les rapports de pouvoir, donc de domination, qui la constituent.

Prolonger ces mouvements, c’est remettre en cause la totalité des rapports de pouvoir et, donc, le fondement même de nos sociétés. La violence des réactions suscitées ouvre un autre champ au questionnement : notre société, en tant que corps constitué, va-t-elle survivre à cette lumière crue jetée sur sa structure même – intrinsèquement violente ? Sommes-nous assez matures pour voir la réalité des forces qui travaillent notre monde et en changer la dynamique ? Pourrons-nous, femmes, ne pas nous laisser consumer par le ressentiment, mais construire avec les hommes une société égalitaire ? La boite de Pandore est ouverte, à nous, à présent, de transformer les tempêtes en naissance.

Céline Lis-Raoux, Journaliste, créatrice de Rose-Up association (www.rose-up.fr/) et de Rose Magazine

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