Il nous incombe à tous et à toutes de déconstruire cet environnement de préjugés et stéréotypes

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Bonjour Cécile Duflot, après avoir milité près de quinze ans auprès des Verts, vous quittez la sphère politique en 2018 pour devenir la directrice générale d’Oxfam France. Urbaniste de formation, vous avez été nommée ministre de l’Égalité des territoires et du Logement en 2012 puis députée de Paris à l’Assemblée nationale en 2014.

Women Today

En pleine pandémie vous nous alertez à propos d’un « virus » issu de celui du Covid 19, celui des inégalités. Dans son rapport annuel, Oxfam estime que la crise a accentué les inégalités dans le monde. Quelle est la situation et quel « vaccin » préconiser afin de lutter contre ce « virus » ?

Cécile Duflot

L’aggravation des inégalités n’est pas une fatalité et c’est le résultat d’actions ou de non-actions politiques. L’idée d’Oxfam en la matière est de refuser ce qui n’est pas de la fatalité en affirmant que l’action peut permettre de s’attaquer à la racine des inégalités. Ainsi la redistribution est un levier d’action. Dans un pays comme la France la moitié des milliardaires sont milliardaires par héritage.

Il existe également une autre inégalité à laquelle on pense moins mais qui croise l’inégalité économique et qui est l’inégalité femmes / hommes. Parmi les plus pauvres, les plus pauvres sont les femmes et parmi les plus riches et bien ce ne sont pas des femmes ! Ainsi cette inégalité femmes / hommes potentialise toutes les inégalités.

WT

En quoi les femmes sont-elles plus durement touchées ? Pouvez-vous réfléchir à un aspect positif de cette crise ?

CD

Les femmes sont bien entendu beaucoup plus impactées. Ce sont elles qui sont majoritairement en situation de travail précaire, en intérim ou qui ont à charge les enfants au sein des familles monoparentales. Oui, ce sont bel et bien des femmes (Dans 85 % des cas, le parent est une femme) qui à âge égal et toutes qualités égales sont toujours moins bien payées que les hommes.

Et tant que l’on ne fait pas apparaître cette inégalité, on ne la voit pas. Je m’explique par une illustration. Vous remarquerez que les salaires moyens de « sortie » des écoles d’ingénieurs ou de commerce ne font jamais la distinction de genre. Mais pour la première fois une école tente l’expérience. Résultat : les salaires ne sont pas les mêmes, les bonus (dès la première année) ne sont pas les mêmes et que l’évolution salariale n’est, bien entendu, pas la même. Ainsi les « Grandes Écoles » ne font pas valeur d’exemple.

Néanmoins si vous devons essayer de tirer un enseignement positif à cette crise-pandémie mondiale, nous pouvons mentionner deux éléments.

Le premier est qu’une sorte de trappe s’est ouverte dans la réflexion des individus sur la réalité que quelque chose de planétaire peut tous nous toucher et que nous devons être amenés à réfléchir en tant que terriens. Ainsi ouvrir le débat de la levée des brevets sur les vaccins afin d’immuniser le plus grand nombre sinon des variants résistants peuvent se développer.

La deuxième chose c’est de pouvoir mettre en place des solutions radicales. On a mis des millions de personnes au télétravail du jour au lendemain, on a cloué les avions au sol et vaille que vaille, on est toujours là. La radicalité des politiques que l’on pouvait mettre en œuvre existe et elle est donc réalisable.

WT

Vous avez quitté la sphère politique. Pensez-vous que politique et femme reste une équation difficile ? Incompatible ? Un sacerdoce ?

CD

C’est indubitablement une équation particulièrement complexe à résoudre car toutes ces inégalités existent et persistent. Aussi faut-il toujours et encore des femmes et des hommes engagé.e.s.

WT

Selon Statista, à peine 54% des Français se considèrent comme féministes : recul, stagnation ou avancée ?

CD

Ce n’est pas assez important. Il est intéressant de se dire que ce constat s’ancre dans cette inégalité où un certain nombre de gens peuvent encore penser que c’est normal. Il s’ancre aussi dans le fait que certaines femmes ne voulaient pas se revendiquer féministes car elles avaient peur d’apparaître comme en bagarre contre les hommes voire pas désirables, pas vraiment femmes.

Il faut aussi dire que le combat féministe est une lutte pour l’égalité des droits mais c’est aussi un combat d’émancipation pour les hommes. Cela leur permet de sortir d’un piège viriliste qui est tout autant stérilisant que celui qui a maintenu les femmes sous le boisseau durant des siècles.

WT

La perception des mouvements féministes, malgré des avancées évidentes qui leur sont redevables, semble aujourd’hui parfois confuse, dispersée, clivante ?

CD

Effectivement et on aime bien aussi caricaturer les féministes et ce qui a été longtemps fait comme avec les suffragettes qui réclamaient juste le droit de vote. Donc les mêmes qui aujourd’hui ne se disent pas féministes ne donneraient pas le droit de vote aux femmes.

Il faut voir qu’il existe une lecture un peu brutale de ce qu’est l’étiquette féministe car certains se plaisent à les pasticher. Ensuite il existe des sensibilités différentes au sein des mouvements féministes et certaines sont plus provocantes, à dessein, que d’autres. Mais c’est aussi parfois par la provocation que l’on fait avancer les choses.

WT

Selon vos propos :

« En tant que femmes, on est éduquées à supporter ça alors que ça n’est pas supportable ».

« Mes prises de position, mes expressions, ne sont pas jugées à la même aune que si j’étais un homme. Un homme qui s’énerve fait preuve d’autorité ; une femme qui fait de même est hystérique. »

Le pensez-vous réellement ?

CD

Oui, c’est lucide. Mais pour moi ce qu’a permis #MeToo, et c’était un peu douloureux, c’était de revisiter une partie de ma jeunesse en reconsidérant des choses qui n’allaient pas et qui m’avaient semblées comme désagréables, mais bon, comme des choses avec lesquelles je devais faire. Voilà, c’était comme ça.

Et ces choses me sont apparues comme intolérables et c’est ce qu’elles devraient être. C’est vrai que pendant longtemps, ce qui est un frein à l’évolution, on a élevé les femmes dans le fait qu’il n’y avait pas tellement de choix.

Et il faut dire la vérité encore aujourd’hui. Quand une femme se révolte contre un harcèlement sexuel à son travail, dans 95% des cas, c’est elle qui part. Soit « volontairement » ou soit elle est virée. Et donc ces femmes ont des « intuitions », basées sur des faits. Par conséquent elles se taisent.

WT

Face à ce constat, quel message porter aux femmes at aux hommes ?

CD

Nous vivons dans des stéréotypes. Il nous incombe à tous et à toutes de déconstruire cet environnement.

WT

Merci Cécile Duflot, hors « boulot », vous nous conseillez un livre ?

CD

Je viens de commencer le livre d’Anne soupa !

Propos recueillis par Michael John Dolan

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Photo @Maxime-Riché_Oxfam

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

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