5 December, 2020
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Ida Lupino, la réalisatrice qui a révolutionné Hollywood de l’intérieur

Seule cinéaste de son sexe dans l’Amérique machiste des fifties, elle est pourtant aujourd’hui très peu connue du grand public, en dépit d’une riche et puissante filmographie. Quelles sont les raisons de cet ostracisme ? Pourquoi n’est-elle pas devenue une icône de l’émancipation féminine ? Yola le Caïnec, historienne spécialiste de son œuvre, décode pour nous le mystère Ida Lupino.

Au firmament des stars du septième art, son étoile aurait dû briller aussi fort que celle de Rita Hayworth, née la même année qu’elle ou qu’Ava Garner, de quatre ans sa cadette. Véritable enfant de la balle, Ida Lupino, fruit de l’union de l’actrice Connie Emerald et de l’homme-orchestre Stanley Lupino, qui était danseur, chanteur et acrobate en plus d’être l’un des comédiens les plus populaires d’Angleterre, avait un destin tout tracé. Bon sang n’a d’ailleurs pas su mentir : elle commença sa carrière en 1932 alors qu’elle n’avait que quatorze ans et en avait peine seize quand elle fit ses premiers pas à Hollywood, en tournant pour Henri Hathaway dans Les gars de la Marine. Celui dont on disait qu’il était aussi tyrannique sur les plateaux que courtois en dehors fit de nouveau appel à elle en 1935, dans Peter Ibbetson. Puis la belle dont « les yeux sombres étaient des fenêtres ouvertes sur une passion brûlante » comme l’a décrite plus tard Martin Scorsese enchaîna pendant une décennie et demie une quarantaine de rôles avec les plus grands noms, notamment Raoul Walsh et le Français René Clair. Mais si les maitres de la pellicule aimaient l’imaginer dans le registre de la candide, Ida Lupino affectionnait au contraire les défis et la complexité et souhaitait s’investir dans quelque chose d’intellectuellement plus stimulant. Dans le courant des années 40, elle fonda avec son deuxième époux, l’agent littéraire Collier Young, une société indépendante The Filmmakers, afin de devenir productrice, réalisatrice et scénariste.

Le procès injuste fait à ses films

A la faveur d’une défection d’Elmer Clifton, victime d’une crise cardiaque, elle passa derrière la caméra une première fois en 1949 pour Avant de t’aimer, opus iconoclaste puisqu’il abordait la question des filles-mères, si taboue à cette époque. Puis elle signa jusqu’en 1966 six autres longs-métrages aux thèmes tout aussi sensibles, comme le viol dans Outrage et les fractures psychologiques qu’il crée, la double vie conjugale dans Bigamie, la parentalité toxique dans Jeu, set et match et la maladie et le handicap dans Faire Face. Pourtant, en dépit de cette audace narrative et bien qu’elle ait été pionnière et une exception dans un monde hyper masculinisé, aucun mouvement féministe n’a porté par la suite sa personnalité en étendard. « Ce manque de reconnaissance vient du fait qu’on lui a reproché de traiter de façon antiféministe des thèmes féministes en mettant en scène des héroïnes passives. Certaines, comme l’autrice et critique Molly Haskell dans son livre From Reverence to Rape: The Treatment of Women in the Movies  ont même assimilé son travail à une trahison à la cause des femmes, dit que ses films étaient conventionnels, sexistes et lui ont reproché de « faire gros dos » à la mention de la libération féminine. Ces jugements trouvent aussi leur source dans le fait qu’Ida Lupino n’a jamais manifesté un féminisme militant dans ses sujets comme l’a fait Dorothy Arzner, sa prédécesseusse dans les années 30-40 » explique Yola le Caïnec.

Une époque peu favorable à la transgression

Mais percevoir l’œuvre d’Ida Lupino comme telle semble être une vraie erreur historique. Exprimer des points de vue trop disruptifs à l’écran était en effet impensable dans les Etats-Unis de l’après-Deuxième Guerre mondiale, certes en pleine prospérité mais aussi repliés sur eux-mêmes, engoncés dans un puritanisme poussé à l’extrême et furieusement misogynes. Sans leurs frères, pères, maris ou fils partis au front de 39 à 45, les femmes s’étaient un temps retrouvées aux manettes dans divers domaines de l’économie. Le conflit terminé, les hommes avaient voulu reprendre le contrôle et les avaient sommées de retourner dans leurs foyers, de réendosser leur rôle de mère de famille et de soutien pour leurs époux. Une mentalité rétrograde avec laquelle Ida Lupino fut forcée de composer « La résistance d’Ida Lupino à cette société patriarcale a ceci de particulier qu’elle s’est faite au cœur-même du système hollywoodien. Elle a été en permanente négociation avec la censure. C’est pour cela que ses sujets sont peu conventionnels voire provocateurs mais qu’ils n’imposent aucune morale. Qu’elle ne montre pas certaines choses et qu’elle fait des concessions. Dans Avant de t’aimer, elle ose ainsi évoquer la grossesse non-désirée mais n’en fait pas l’apologie. C’est une écriture très fine, dont il faut savoir lire le « sous-texte » » précise Yola le Caïnec.

Lupino ou la réinvention de la figure du héros

Afin de faire passer ses messages, Lupino opta pour la subtilité et les détours plutôt que pour la frontalité. Un goût pour les chemins de traverse qui se retrouve d’ailleurs chez les protagonistes principaux de ses films, des « désemparés » qu’elle se garda de se faire adhérer à l’image d’Epinal du héros invincible, omniprésente dans le cinéma des fifties. « Lupino aurait pu bien sûr opter pour l’empowerment en masculinisant ses héroïnes dans la promesse de la revanche ou la quête de la vengeance. Ann Walton dans Outrage aurait pu engager elle-même l’enquête pour retrouver son agresseur ; dans Avant de t’aimer, Sally Kelton aurait pu empêcher son amant de partir, le menacer de tout révéler au risque de ruiner sa carrière de pianiste. Mais Ida Lupino a préféré construire son propre modèle. En cela, elle a défini la possibilité d’une nouvelle modalité héroïque, celui de Monsieur et Madame Tout le Monde, qui se battent pour la vie et l’amour. Elle épouse la cause des déclassés. Elle est du côté des Indiens, pas de ceux qui ont des chevaux et des palais » conclut Yola le Caïnec. Si Ida Lupino, sorte d’illustre génitrice de Truffaut et de Godard confiait « J’ai doute inventé la Nouvelle Vague sans le savoir », elle est peut-être donc également la mère d’une forme de féminisme social.

Bénédicte Flye Sainte Marie

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