5 December, 2020
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L’histoire du féminisme en France

Les droits des femmes ont beaucoup progressé dans le monde et notamment en France depuis deux siècles. Tout commence dans notre pays sous la Révolution française avec Olympes de Gouges, même, si selon le Code civil établi par Napoléon en 1810, « le mari doit protection à sa femme, la femme doit obéissance à son mari ». Des lois fondamentales ont néanmoins suivi : 1850, obligation scolaire pour les filles ; 1944, droit de vote pour les femmes – la France est un des derniers pays européens à le reconnaître ; 1965 : droit pour une femme d’exercer une profession sans l’autorisation de son mari et d’avoir un compte en banque ; 1967, droit à la contraception ; 1970, suppression de la puissance paternelle, remplacée par l’autorité parentale conjointe ; 1975, droit à l’interruption volontaire de grossesse ; 2014, loi pour l’égalité réelle entre hommes et femmes. Mais les mentalités furent lentes à évoluer : à la veille de la Grande Guerre, il restait difficile pour une femme de se syndiquer à la CGT. Et ces progrès ne doivent pas faire oublier la persistance de sombres réalités.

De nos jours, une femme sur trois est victime de violences dans le monde. En France, une femme décède tous les deux jours et demi sous les coups de son conjoint ou de son ancien conjoint et 40 % des cas de violence conjugale commencent lors de la première grossesse. 7 % des femmes sont victimes d’un viol au cours de leur vie et 86 % de ces viols ou tentatives de viol sont commis par des proches.

L’histoire du féminisme en France fait ses premiers pas à la fin du XIXe siècle et s’organise en trois vagues jusqu’à nos jours. Le mot féminisme est apparu sous la plume d’Alexandre Dumas, avant d’être repris par l’une des premières militantes de ce combat, Hubertine Auclert. La première vague va des années 1880 jusqu’à la Première Guerre. Influencées par les « suffragettes » anglaises, des femmes se mobilisent pour le droit de vote, pour des conditions de travail équivalentes à celles des hommes – dès cette époque, une majorité des femmes travaillent – et pour le droit pour les filles à une éducation identique à celle des garçons. Cette vague est portée par Maria Desraimes, Louise Michel, Séverine et Marguerite Durand ; ces deux dernières publient un premier journal féministe, La Fronde.

            Une seconde vague apparaît au lendemain de Mai 68 et va durer une décennie. Issues des mouvements politiques d’extrême gauche mais se rebellant devant la situation marginale dans laquelle elles sont trop souvent délaissés, des femmes s’organisent et revendiquent dans quatre directions : l’égalité entre les femmes et les hommes devant le travail domestique, une sexualité libre, le droit à l’avortement et la fin des inégalités législatives et culturelles entre les femmes et les hommes. Durant ces deux premières vagues, les combats féministes ont été menés pour l’essentiel dans la mouvance de la gauche. Mais cela ne doit pas faire oublier que les socialistes furent longtemps réticents devant le vote des femmes : ils craignaient en effet qu’elles ne se prononcent en faveur des partis de droite soutenus par l’Église. Et le poids de cette deuxième vague fut d’abord limité devant celui des deux partis de gauche – Parti socialiste et Parti communiste – avant que les féministes ne commencent peu à peu à se faire entendre par ces deux organisations vers la fin des années 1970.

            La troisième vague est plus longue : elle commence dans la décennie 1990 et se poursuit jusqu’à nos jours. Beaucoup plus diversifiée, voire hétéroclite, elle est influencée par les mouvements féministes des Etats-Unis. Ces derniers estiment que les luttes des années 1970 ont permis des avancées mais ils craignent une institutionnalisation du féminisme. Cette dernière vague s’organise à travers des mouvements politiques et sociaux variés et mène des luttes sur plusieurs fronts : elle est donc difficile à définir. S’associant parfois aux combats de l’alter-mondialisation et de l’écologie, elle met l’accent sur les conditions individuelles des femmes qu’elle ne conçoit pas comme un groupe monolithique.

            Les femmes doivent-elles s’organiser seules pour mener leur combat ou peuvent-elles y associer des hommes ? Cette question s’est posée aux féministes depuis la fin du XIX siècle et elle continue de susciter aujourd’hui des discussions et parfois de vives oppositions. Elle s’est également posée et se pose encore dans d’autres pays, notamment aux États-Unis où l’accent est mis sur l’organisation autonome, distincte des hommes. Dans cet ordre d’idées, des féministes se sont interrogées pour savoir comment elles devaient mener leur combat au sein des partis politiques et des syndicats. Fallait-il y créer des structures spécifiques ou pourraient-elles faire avancer leur cause en renforçant leur poids dans l’organisation ? Là encore, cette question a fait l’objet de nombreux débat qui se poursuivent aujourd’hui.

            L’histoire du féminisme en France est donc d’une grande complexité. Ajoutons quelques remarques. Des revendications majeures avancées par les féministes ont été obtenues, mais à une date ultérieure et dans un contexte particulier. Ainsi le droit de vote fut accordé en France aux femmes en 1944, alors que le mouvement féministe  était inexistant en France ; cette reconnaissance s’explique par la volonté de mettre fin au retard de notre pays sur celui de la majorité de l’Europe en ce domaine. Plusieurs  féministes ont avancé des idées nouvelles, alors que ce dernier était au creux de la vague. Qui se souvient aujourd’hui de Madeleine Pelletier, pionnière du droit à l’avortement qu’elle a découvert dans la jeune URSS au début des années 1920, et qui meurt oubliée à la veille de la Seconde Guerre mondiale ? Simone de Beauvoir publia le Deuxième Sexe en 1949 alors que le mouvement féministe était au plus bas. Certaines luttes initiées par les féministes finirent par aboutir mais grâce à l’intervention d’autres acteurs. Ainsi Simone de Beauvoir – encore elle – rédigea un Manifeste qui, signé par 343 femmes, fut publié dans le Nouvel Observateur en avril 1971 : ce texte réclamait la liberté de l’avortement. Le droit à l’interruption volontaire de grossesse fut reconnu en 1975 par la loi portée par Simone Veil qui n’était pas féministe. Le silence et l’oubli pèsent également sur le mouvement féministe. Tout le monde a oublié le nom de Germaine Poinso-Chapuis : ce fut pourtant la première femme ministre en France en 1947-1948. Il en est de même de l’action menée pendant plus de 40 ans au sein du Bureau international du travail en faveur de la législation sur le travail des femmes, par Marguerite Thibert. Loin de se résumer à ses aspects spectaculaires, l’histoire du féminisme a été et continue de l’être aujourd’hui d’une grande diversité. Il reste encore beaucoup à faire pour que l’égalité soit réelle entre les femmes et les hommes mais ce constat ne doit pas faire oublier l’ampleur du chemin parcouru.

Michel Dreyfus, historien

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