5 December, 2020
HomeTribunesHippocrate est-il misogyne ?

Hippocrate est-il misogyne ?

Hippocrate était certainement sexiste. Parce qu’à l’époque, et jusqu’à des temps récents, il était tout à fait naturel d’être « sexiste ». C’était dans l’ordre des choses. Probablement qu’Hippocrate ne savait même pas ce que cela voulait dire, sexiste. Mais que disait-il, Hippocrate ?

Il disait par exemple : « Dans quelque maison que j’entre, j’y entrerai pour l’utilité des malades, me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves. » Ne pas séduire, ni se laisser séduire par les femmes et les garçons – voilà qui est mettre garçons et femmes sur pied d’égalité. Bien !

Que dit-il encore ? « Je dirigerai le régime des malades à leur avantage, suivant mes forces et mon jugement, et je m’abstiendrai de tout mal et de toute injustice. Je ne remettrai à personne du poison, si on m’en demande, ni ne prendrai l’initiative d’une pareille suggestion ; semblablement, je ne remettrai à aucune femme un pessaire abortif. »

Voilà qui nous ramène à aujourd’hui et à la question de l’IVG. Une question fondamentale pour les médecins et pour les droits des femmes. Dans le monde dans lequel nous vivons, l’IVG est le plus souvent  défendue par les arguments de liberté de choix et de droit, de droit sur son propre corps, de non-droit des hommes sur le corps des femmes. L’IVG pose cependant d’autres questions fondamentales : celle de notre compréhension de la vie, quand elle commence, quand elle finit, comment les médecins doivent se positionner dans ces deux extrêmes, entre notions qui nous échappent et soins. Il est intéressant à cet égard de souligner que selon Hippocrate, le médecin ne doit pas administrer de poison. Le Serment du Conseil de l’Ordre des Médecins, lui, dit ceci : « Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions. J’interviendrai pour les protéger si elles sont affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité. … Je ferai tout pour soulager les souffrances. Je ne prolongerai pas abusivement les agonies. Je ne provoquerai jamais la mort délibérément. »

Magnifique serment. Toutes les personnes – donc toutes les femmes – sont respectées, ainsi que leur autonomie et leur volonté. La volonté et le droit de pratiquer une IVG ne saurait être argumentée qu’à la lumière de cette dernière phrase : « Je ne provoquerai jamais la mort délibérément. » Là intervient la question de savoir quand commence la vie du fœtus : une question de croyances autant que de science. Entre science et croyances, la solution dite « des délais » est probablement la meilleure : c’est pour elle que je me suis engagée, en Suisse, lorsque j’étais députée nationale.

Il y a tant d’autres volets au sexisme en médecine… L’un des aspects sur lequel je conduis actuellement des recherches est la question de la pénétration. En sexisme classique, si je puis utiliser ce terme, la pénétration est un acte « viril ». En médecine, les femmes comme les hommes « pénètrent ». Nous pénétrons le corps de l’autre. L’examen clinique se termine par un toucher rectal. En salle de chirurgie, c’est encore plus flagrant : c’est tout le corps qui est « pénétré ». Pour le guérir bien sûr, pour le soigner. Mais en salle de chirurgie, la mort rôde, toujours ; et dans le but, entre autres, de la conjurer, inconsciemment le plus souvent, les chirurgiens parlent sexe. Que peut-on opposer de mieux à « thanatos » si ce n’est « eros » ? Cette habitude se voit aujourd’hui contrecarrée par la présence de femmes chirurgiennes, de femmes qui pénètrent, de femmes qui soignent et qui sauvent (c’est récent ; mon arrière grand-mère qui voulait devenir médecin est finalement devenue la première infirmière en psychiatrie de Suisse, mon pays n’autorisant pas, à cette époque, l’accès des femmes aux études de médecine). Il faudra songer à enseigner aux chirurgien.ne.s d’autres manière to deal with death, à l’écart de toute masculinité toxique.

Un sexisme particulier dans le champ médical résulte de la protection réglementaire ou légale des femmes, souvent nécessaire, mais parfois porteuse d’effets secondaires sournois. Un exemple : sous prétexte de protéger les femmes, enceintes en particulier, contre les risques potentiels de médicaments à l’étude, nous manquons cruellement de données sur les effets de ces médicaments sur les femmes. La volonté de protection contre les risques de la recherche met finalement à risque les femmes qui devront un jour bénéficier de traitements qui n’auront été testés que sur des hommes. Les données obtenues chez les uns sont-elles concluantes pour les autres ? Rien n’est moins sûr. Protégeons nous de la protection abusive !

Il y aurait tant à dire… des livres à écrire ![1] Nous progressons chaque jour, vers davantage de collaboration, entre les genres. Travailler ensemble est un bonheur. C’était au siècle dernier, n’est-ce pas, que mon patron d’alors (j’étais cheffe de clinique à l’Hôpital universitaire de Genève), à l’annonce de ma troisième grossesse, me dit « Ah quel dommage. C’était pourtant une carrière qui s’annonçait bien ». Il ne dirait plus cela aujourd’hui. J’ai quitté la Suisse pour venir travailler en France où l’INSERM m’a accueillie comme directeur de recherche. J’avais alors quatre enfants. Merci la France.

Barbara Polla est médecin, galeriste et écrivain. Elle a quatre filles. Elle aime les femmes, les hommes et les autres, l’art et la poésie et la vie. En politique, en art, pour les femmes, elle s’engage pour la liberté.


[1] La bibliographie sur le sujet est vaste, surtout en langue anglaise. Cet article ne donne qu’un minuscule aperçu de l’ampleur et de la diversité du sujet.

Share