10 August, 2020
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Harcèlement sexuel : peut-on distinguer l’œuvre de son auteur

Une œuvre peut-elle être jugée en termes moraux ou idéologiques ?

Nos sensibilités contemporaines nous amènent à reconsidérer les œuvres d’art du passé.

Ainsi la prise de conscience des violences faites aux femmes entraîne une modification complète du regard que l’on peut porter sur une œuvre telle que la sculpture de Benvenuto Cellini, « Persée exhibant la tête de Méduse »

C’est l’exemple qu’a choisi l’universitaire britannique Shahidha Bari pour entamer une réflexion sur le sujet pour le mensuel « Prospect ». Il nous est facile, poursuit-elle, de condamner Harvey Weinstein et Leon Wieseltier. Le premier était un producteur de cinéma, qui a utilisé son pouvoir de faire tourner les actrices pour leur extorquer des faveurs sexuelles. Le second, une puissance du monde intellectuel et éditorial américain, qui a été licencié du magazine « The New Republic » sur la base d’accusations de harcèlement sexuel sur ses collègues féminines de travail. Ils sont tombés l’un et l’autre, grâce aux dénonciations convergentes rendues possibles par le « Metoo movement », l’équivalent américain de notre « Balance ton porc ». Ils ont eu ce qu’ils méritaient depuis longtemps. Personne ne pleure sur leur sort. 

Mais comment traiter le cas, autrement plus complexe, de créateurs qui nous ont enchantés, comme Woody Allen (accusé par son ex-épouse d’avoir eu des relations sexuelles avec sa fille adoptive, encore enfant), ou Roman Polanski (condamné, dans sa jeunesse, pour viol sur mineure) ? « Comment concilier notre embarras moral avec notre jugement esthétique ? », écrit-elle.

Et Shahidha Bari de se tourner vers Kant. Dans « La critique du jugement », le philosophe des Lumières écrit : « la satisfaction, qui détermine le jugement de goût, est pure de tout intérêt. » Le jugement esthétique est donc marqué par le désintéressement. Par conséquent, commente Shahidha Bari, nous devrions « comprendre une œuvre d’art purement dans ses propres termes », en suspendant nos préférences idéologiques, et sans tenir compte ni de ses implications morales, ni de la biographie de son créateur. « Si Kant était en vie, résume-t-elle, il défendrait la thèse selon laquelle seule compte la création – pas les gens qui sont derrière, ni leurs faits et gestes. »

Une telle ligne de pensée a été poussée à son comble, dans la deuxième moitié du XIX° siècle, par l’école dite de « l’art pour l’art ». Poètes et peintres de l’époque exigeaient que leur travail ne serve aucun objectif didactique – ni religieux, ni moralisateur. L’art, disaient-ils, n’a pas pour objet l’édification des masses, le redressement des mœurs, ni la plus grande gloire de Dieu. Il n’est au service que de sa propre cause.

Et il est vrai que certaines œuvres possèdent une telle cohérence interne qu’elles ne peuvent guère être jugées en termes moraux ou idéologiques. Elles nous font découvrir des vérités d’un ordre tout autre. Pourtant, poursuit notre auteure, le retour du jugement moral peut, en un instant, dissiper ce pur plaisir esthétique. « Et c’est pourquoi le débat en cours est bien davantage qu’une tempête dans une tasse de thé à Hollywood ». 

Que faire, par exemple, d’un philosophe dont le comportement contredit radicalement les prescriptions ? De Jean-Jacques Rousseau, qui consacre un épais volume, « L’Emile« , à l’éducation des enfants, mais contraint sa maîtresse à abandonner les cinq bébés qu’il lui a faits à l’Assistance publique ? Ou encore d’un philosophe qui se met au service d’un parti totalitaire, comme Martin Heidegger ou Georg Lukacs ? Althusser a étranglé sa femme, mais il ne viendrait à l’idée de personne d’interdire la lecture de ses œuvres, pas plus que de retirer des programmes celles de Rousseau et d’Heidegger. La validité des thèses d’un philosophe n’est pas compromise par l’incapacité de leur créateur à les avoir respectées lui-même. Parce que cette discipline tend à l’objectivité.

Mais qu’en est-il en matière artistique ? Le poète irlandais William Butler Yeats a écrit « on connaît le danseur à sa danse ». Et notre Buffon a dit : « le style, c’est l’homme. » Difficile de séparer nettement l’auteur de ses œuvres.

C’est tout particulièrement le cas des films de Woody Allen, selon Anthony Oliver Scott. Le critique de cinéma du New York Times a publié le 31 janvier un article extrêmement dur contre l’auteur de « Manhattan ». Pour lui, la vieille séparation entre l’art et l’artiste n’est pas un principe philosophique, mais je cite « une simple habitude culturelle adossée à un dogme universitaire défraîchi ». L’art ne se situe pas dans une zone mystérieuse de l’expérience humaine qui serait sans rapport avec la vie des artistes eux-mêmes, écrit-il. Surtout lorsqu’il s’agit du cinéma de Woody Allen, dont les films ne cachent pas ce qu’ils doivent à la personnalité de leur auteur. Une partie du plaisir que son public prend à les regarder tient précisément à ce qu’il y cherche des indices renvoyant à la vie de Woody, à ses goûts, à ses marottes. Et parmi celles-ci, sa passion des très jeunes filles.

« Une des illusions les plus puissantes encouragées par l’art populaire, écrit-il, est que ses créateurs sont des gens que nous connaissons. » Non pas tant parce que leur vie s’étale dans la presse people, que parce qu’ils infusent, dans leurs productions, des éléments de leur vie ». Et c’est tout particulièrement le cas de Woody Allen – je cite – « le Narcisse névrosé de ma génération, sorte de pont entre la psychanalyse du XX° siècle et la culture contemporaine du selfie et des réseaux sociaux. »

Dés lors, comment se désintéresser des fautes morales de sa vie privée ?

Brice Couturier, pour France Culture

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