« Être considérée comme une victime, ce serait pour moi une forme de concession »

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Sophia Aram, humoriste et chroniqueuse de France Inter condense dans un livre décapant les petites phrases que Monsieur et Madame Tout Le Monde prononcent sans avoir l’air et qui transpirent le sexisme, l’homophobie et/ ou le racisme. Des micro-agressions auxquelles elle préconise de ne pas s’habituer car dans le lit des mots de l’intolérance, les actes qui le sont tout autant peuvent germer… Rencontre réjouissante avec celle qui s’autodéfinit sans complaisance comme « bien-pensante, athée, climato-effrayée, bobo assumée »

Que pensez-vous de l’argument de l’humour (et du fait qu’on en manquerait en face) qu’opposent généralement les auteurs de questions ou de propos sexistes/ racistes/ classistes quand on les leur reproche ? Comment le désamorcez-vous ? 

On peut faire toutes les blagues que l’on veut et rire de tout, mais on peut également refuser la répétition des vannes sur les femmes futiles et dépensières, les Arabes voleurs et les Juifs avares… Il y a pas mal de façons d’être raciste ou sexiste, faire des blagues sexistes et racistes en est une.

Vous écrivez dans le livre que c’est la différence qui engendre la question qui tue. Sachant qu’on est tous différents à certains égards, pourquoi tout le monde – ou presque- y recourt si fréquemment ? Caricaturer l’autre par ce biais est-il un moyen de se rassurer -bêtement- sur sa propre « normalité » à soi ?

On appréhende tous l’inconnu avec nos préjugés et nos raccourcis qui s’avèrent parfois caricaturaux, parfois complètement faux. Généralement ce sont des phrases commençant par « Vous les… femmes/Arabes/gros/maigres/homosexuels/Français… vous êtes plutôt… ». Ces assignations sont parfois drôles, parfois pesantes pour celui qui les reçoit régulièrement, surtout au moment où il s’attend à être considéré pour ce qu’il est plutôt que pour ce que les autres projettent sur lui.

Vous êtes-vous parfois auto-surprise en flagrant délit de question qui tue ? Si oui, tentez-vous de vous « vacciner » contre cette tendance ?

Quand je me rends compte de ma question qui tue, je l’assume, et je dis « ouh là, ça c’était vraiment très réducteur et très con comme question, non ? », ça laisse la possibilité à mon interlocuteur de me sauver ou pas…

Comment expliquer la familiarité qu’on s’autorise avec le corps de la femme enceinte, situation que vous évoquez dans La question qui tue ?

Il y a quelque chose de très particulier quand on est enceinte. Gisèle Halimi plaidait pour qu’on refuse d’être considérée comme une boite. Quand on est enceinte, notre ventre est parfois considéré comme une boite, un réceptacle à bébé, extérieure à notre intimité, ce qui autorise les autres à toucher sans demander la permission. Une façon de considérer qu’une fois enceinte, le corps de la femme enceinte ne lui appartient pas tout à fait, puisqu’elle est réduite à sa fonction de reproduction. On peut tous et toutes expérimenter ce type de préjugés, lorsqu’un médecin commence son auscultation sans même vous poser de question ou lorsque des obstétriciens pratiquaient des épisiotomies de manière un peu « mécanique » et pas toujours nécessaire au moment de l’accouchement. Plus généralement, le nombre de personnes qui continuent de penser qu’elles ont leur mot à dire sur votre droit à disposer de votre corps est très marqué en ce qui concerne les femmes. Ce serait donc bien de commencer par éviter de regarder le ventre d’une femme comme une boite.

Diriez-vous que la question qui tue est pire quand elle est enrobée dans des prudences oratoires (les fameux « excuse-moi de te demander ça mais… » et compagnie que vous mentionnez dans votre ouvrage) ?

J’aime beaucoup toutes ces précautions, parce qu’elles sont assez annonciatrices de la « boulette ». Généralement quand on a besoin de dire « sans vouloir paraître maladroit… » c’est qu’on va dire une connerie. « Je ne sais pas si ça se dit mais… Ce sont tes vrais seins ? », Euh bah non, ça ne se dit pas.

Jusqu’à quel point avez-vous expérimenté la « question sévèrement genrée » et la « question banalement raciste » dans votre profession ?

Dans mon métier, assez peu… A part les articles (auxquels j’ai répondu à l’époque) dans lesquels on convoquait des humoristes femmes, on nous maquillait, coiffait, on prenait la pause façon mannequin et les titres de ces articles « de fond » était, « c’est la nouvelle génération d’humoristes, elles sont belles et drôles ». Ils avaient la décence de ne pas écrire « elles sont drôles mais belles » … Ce qui était terrible, c’était de comprendre que cela constituait un sujet parce que de leur point de vue, on ne pouvait que rire d’une femme (moche) mais pas avec une femme (moche ou non)… Excepté aussi l’épisode que je raconte dans le bouquin dans lequel un journaliste m’avait demandé pourquoi je n’avais pas fait écrire mon premier spectacle par Jamel Debbouze et Kader Aoun, probablement pour regrouper tous les gens « issus de la diversité » au Jamel Comedy club, chaque chose à sa place… Et les remarques racistes et sexistes dégueulasses des réseaux sociaux, mais celles-ci j’évite d’y accorder de l’importance parce que les réseaux sociaux, c’est pas la vie. 

Vous abordez un point très intéressant dans le livre, le fait qu’en tant que femme de culture musulmane, on trouve tout aussi suspect que vous soyez athée que cela l’aurait été si vous étiez croyante et/ ou pratiquante. Pouvez-vous nous détailler cela ?

L’appartenance religieuse prend beaucoup de place dans le débat public et souvent sous un angle plus identitaire que spirituel, ce qui est la pire manière d’aborder la question religieuse. Lorsque je parle de mon athéisme, certains font de ce choix intime, une lecture « identitaire » et politique en considérant qu’il s’agit d’une trahison à « ma communauté » ou un acte de « dissimulation » de mes « origines » ou encore comme un acte « militant ». Alors qu’au fond de moi, je suis simplement athée, je ne crois ni en Dieu ni au père Noël. C’est comme ça.

Pour quelle raison dites-vous que ces micro-agressions vous ont parfois plus atteinte que les avalanches d’insultes et d’obscénités que vous avez pu recevoir sur les réseaux sociaux et ailleurs ? Parce qu’elles sont plus insidieuses ? 

Déjà, il y a la question des réseaux sociaux que j’ai tendance à garder à distance et sur lesquels je reçois de temps en temps quelques vagues de racisme qui suivent généralement une chronique sur le Rassemblement national ou la famille Le Pen. Pour des raisons qui m’échappent, parmi ces messages, ceux de personnes souhaitant m’introduire des saucissons dans l’anus reviennent périodiquement. Mais dans la vie, on est tous beaucoup plus confrontés au racisme ordinaire et au sexisme ordinaire qu’aux déclarations ou aux actes proprement sexistes ou racistes. C’est pour cette raisons que ces micro-agressions finissent par être plus pesantes, puisque plus fréquentes, plus proches, moins grossières.

Pourquoi estimez-vous que le fait de se considérer et de se positionner comme une victime n’est pas la bonne réaction face à ces micro-agressions ? Quelle serait pour vous la bonne attitude à adopter ?

A titre personnel je n’aime pas être considérée comme victime. Ce serait pour moi une forme de concession. On peut répondre sans forcément s’abriter derrière le statut de victime ou chercher à culpabiliser l’autre, on peut simplement répondre et se confronter. C’est un point de vue très personnel, mais je trouve que la posture victimaire est une forme de paresse intellectuelle.  

Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie

En pratique : Le livre La question qui tue, perfidies ordinaires, maladresses et autres micro-agressions est paru le 13 janvier dernier aux Editions Denoël (14 euros)

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