5 December, 2020
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Grand entretien avec Rokhaya Diallo « Le féminisme permet de prendre du recul par rapport à ce que l’on vit »

Dans M’explique pas la vie, mec, une bande-dessinée conçue en tandem avec l’illustratrice Blachette, la journaliste, autrice, chroniqueuse et réalisatrice passe au crible toutes les manifestations du sexisme ordinaire et donne des clés pour les contrer. Un ouvrage au trait et au propos percutant à glisser dans toutes les mains et les têtes pour progresser concrètement sur la question de l’égalité hommes-femmes.

Choisir le vecteur de la bande dessinée, est-ce s’offrir la possibilité de toucher un maximum de personnes ?

Tout à fait. J’aurais pu écrire un essai sur le sujet mais j’avais effectivement à cœur que ça s’adresse au public le plus large possible. L’idée, c’était également de mettre en scène des situations concrètes. Et d’après les retours que j’ai, ça fonctionne car les femmes sont nombreuses à s’y identifier.

Il y a une vraie fusion entre vos textes et le « trait » de Blachette. Est-ce que ça a été une alchimie facile à trouver ?

Oui, c’est d’ailleurs pour cela que je tiens à préciser que c’est une co-création. C’est un travail que l’on a fait ensemble. Quand elle avait des idées de scénarios, elle m’en faisait part ou l’inverse. Nous nous sommes sollicitées beaucoup l’une l’autre.

Est-ce qu’être féministe, outre les combats que l’on porte, ce n’est pas mettre des mots sur des phénomènes, tels que le mansplaining (quand un homme vous donne des explications sur un thème que vous maitrisez mieux que lui) ou le manterrupting (tendance des hommes à vous couper la parole à cause de votre genre) que l’on subit mais que l’on n’arrivait par soi-même à conceptualiser ?

C’est justement ce que je trouve intéressant : beaucoup de femmes sont féministes sans le savoir. Cette démarche permet de mettre des mots sur des situations récurrentes que l’on rencontre. J’ai quarante-deux ans. Quand j’avais dix-neuf ou vingt, je percevais ces micro-agressions dont j’étais l’objet mais je n’avais le vocabulaire pour les définir. Le féminisme, c’est important parce que cela permet de prendre du recul par rapport à ce que l’on vit.

Sur la question de la prise de parole féminine, souvent déconsidérée dans la sphère sociale, professionnelle, politique et médiatique, vous encouragez dans le livre les femmes à se montrer offensives, en chronométrant les temps de parole, notant le nombre de fois où elles sont interrompues, etc…

Chacun a sa manière de faire. Hausser le ton n’est pas forcément efficace car à agressivité égale, on jugera toujours que celle des femmes l’est davantage que la moyenne… Donc tant qu’à déranger, j’ai pris le parti de le faire de façon visible. En mesurant les prises de parole et les interruptions qu’on nous impose, on met au moins de la rationalité au centre des discussions et les débats. Si vous êtes femme et jeune, c’est la double peine : je regardais récemment Léna Situations qui était invitée dans l’émission Quotidien et qui a été interrompue trois fois en une minute. 

Vous évoquez également le manspreading, posture de certains hommes qui se tiennent jambes écartées dans les transports, tandis que les femmes doivent prendre soin de serrer les leurs. N’est-ce pas le reflet de la façon dont les femmes sont encore limitées dans leurs mouvements dans l’espace public ? 

Si, complètement ! En résumé, ce qu’on nous demande, c’est de ne pas faire de bruit, de ne pas parler trop fort, d’être souriante, mince et pas trop grande. En somme, il faudrait que nous nous maintenions dans une position de « mineures ». L’effacement du corps de la femme et celui que l’on fait avec sa parole sont symétriques. Les hommes prennent toute la place et nous sommes censées nous contenter des interstices… On le constate dans de nombreux endroits, notamment dans les cours de récré et partout ailleurs. Au cœur de la ville, les femmes ne peuvent pas être statiques, rester assises ou debout sans bouger car sinon, elles sont sans cesse sollicitées. Et il va de même pour les équipements sportifs publics, comme les terrains de foot ou de baskets municipaux qui ne bénéficient qu’aux garçons…

Que faire pour déconstruire quelque chose qui est si ancré ?

Il faut donner des outils aux femmes pour qu’elles puissent réagir intelligemment dans ce type de contexte, leur offrir des contre-modèles également, même si c’est loin d’être simple.  Et tant que femme, lorsqu’on dispose d’un peu de pouvoir et de visibilité, on doit être capable de trouver des alliées et de jouer la carte des solidarités.

Comment désamorcer ces arguments-massues que l’on l’entend fréquemment quand on mentionne les violences ou les discriminations faites aux femmes, au choix le « tous les hommes ne sont pas comme ça », « il y a des problèmes plus graves » et « les hommes en souffrent aussi » ?

Ce qui peut être enrichissant, c’est de demander à la personne des faits et des chiffres. Et si elle prétend maitriser un sujet, lui demander à voir son travail. L’interroger aussi sur ce qu’elle fait à son niveau pour combattre les inégalités. C’est facile de se prétendre spécialiste de quelque chose. Tous les quatre ans, les Français deviennent par exemple experts concernant les Etats-Unis. Il y a peu de temps, un réalisateur m’a affirmé que la « communauté noire-Américaine » avait soutenu Trump parce Lil Wayne l’avait fait. Comme si le vote d’un ou deux rappeurs était représentatif de ses suffrages ! Or, lorsqu’on observe les résultats, on constate que s’il a un peu diminué par rapport à 2016, le rejet de Trump y reste assez massif. Ce n’est pas comme si ça avait beaucoup évolué…

Pensez-vous que la génération qui émerge, celles des enfants, des adolescents et des jeunes adultes se comportera avec moins de misogynie que celles qui l’ont précédée ?

Oui, je la sens plus ouverte et plus consciente. Et elle a certainement été mieux éduquée. Beaucoup plus que leurs ainés, les garçons semblent avoir envie de se remettre en question et les filles sont moins patientes, ne se laissent plus faire. La notion de genre a aussi beaucoup évolué : pour eux, il n’y a plus besoin de sentir binaire.

Vous êtes très régulièrement en butte à des campagnes de bashing, dans une certaine presse et sur les réseaux sociaux. Y-a-t-il un moment où on s’immunise contre cela ?

Être critiquée ne me dérange pas mais ce qui est triste, c’est que je me suis habituée à ne pas être comprise. Heureusement, mon entourage n’appartient pas du tout à ces milieux et ça me préserve. Au début, j’étais heurtée mais j’ai compris aussi qu’on avait tendance à m’accoler des préjugés et des croyances. C’est de l’ordre du fantasme. Ce qui m’aide à relativiser aussi, c’est que ce sont des polémiques franco-françaises qui ailleurs dans le monde n’ont pas beaucoup de sens.

Bénédicte Flye Sainte Marie

En pratique : M’explique pas la vie, mec est sorti le 28 octobre aux éditions Marabout (18,95 euros)

crédit photo Brigitte Sombié

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