Grand entretien avec Philippe Jaenada « J’avais la certitude de ne pas pouvoir aimer Pauline Dubuisson »

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En 2015, l’écrivain publiait La petite femelle, un livre retissant patiemment la trajectoire de Pauline Dubuisson, condamnée aux travaux forcés à perpétuité pour le meurtre de Félix Bailly, son ancien fiancé. Son procès, en 1953 s’était en effet transformé en tribunal de ses mœurs, les magistrats, les jurés et la presse ne supportant pas l’idée que cette « Messaline » ait pu refuser de devenir femme au foyer, revendiquer sa volonté de poursuivre ses études de médecine et afficher une certaine liberté sexuelle, lui reprochant aussi d’avoir fréquenté de trop près pendant la guerre les Allemands. Six ans après, France 2 adapte son opus à l’écran dans un téléfilm et dédie également à ce fait-divers un documentaire. A cette occasion, celui qui a reçu le prix Femina en 2017 pour La serpe revient pour nous sur le destin tragique de la jeune femme, coupable mais aussi victime des conceptions machistes de son temps.

Qu’éprouve-t-on à voir que d’autres s’approprient son « héroïne », celle qui vous a accompagné pendant des années ?

Sur le principe, je ne suis pas opposé à l’adaptation de mes livres à la télévision ou au cinéma mais j’ai refusé jusqu’ici que ce soit le cas pour tous ceux qui parlent de moi. En revanche, je ne suis pas le créateur ou le propriétaire des personnages dont j’écris la biographie. Et cette fiction est un film sur Pauline, pas sur mon livre. Alors, je n’ai absolument pas la prétention de me sentir dépossédé ou frustré, d’autant qu’en tant qu’auteur, je suis totalement détaché de la vision que le réalisateur peut en avoir dans son film. Quand les droits de La petite femelle ont été achetés, j’ai expliqué que je ne voulais participer à rien mais que je pouvais fournir ma documentation si besoin. Et ça tombait bien car je crois que Philippe Faucon n’avait aucune envie que je vienne mettre mes pattes dans ce qu’il faisait…

En 1960, Henri-Georges Clouzot avait déjà transposé l’histoire de Pauline Dubuisson dans La vérité. Le regard dépréciatif qu’il portait sur elle n’était-il pas le reflet de celui des hommes sur les femmes à cette époque ?

Si, complétement. La vérité est un très beau et bon film mais dans humainement, c’est assez odieux qu’il l’ait sorti à ce moment-là. S’il l’avait fait trente ans plus tard ou s’il s’était débrouillé pour masquer un peu les faits, ça aurait été différent. Mais en 1960, Pauline sortait à peine de prison. En plus, la jeune fille qu’il décrit, une écervelée qui ne pense qu’à l’amour et au plaisir, est aux antipodes de Pauline. Et la scène du procès n’est pas fidèle à ce qu’elle était car jamais Pauline ne s’est érigée en porte-parole des jeunes ou des femmes. Elle ne demandait rien à personne, simplement à vivre comme elle l’entendait. Pour l’anecdote, c’est d’ailleurs Brigitte Bardot qui m’a inspiré le titre du livre, lorsqu’elle dit dans En cas de malheur dit « Je suis une petite femelle, il faut me laisser faire ce que j’ai envie »

Avez-vous l’impression que ce long-métrage a été pour Pauline Dubuisson une autre condamnation, voire une condamnation à mort ?

On ne peut pas accuser Clouzot d’avoir tué Pauline mais sans La vérité, on ne saurait pas du tout ce qu’aurait été sa vie. Là, il se trouve que par un enchainement de hasards funestes et à cause du fait que Clouzot se foutait bien ce que son film pouvait entrainer pour Pauline, il est arrivé ce qu’il est arrivé. En plus, il tronque les faits lorsqu’il montre qu’elle supprime froidement son amant…

Comment expliquez-vous que, parmi les pourfendeurs de Pauline, se trouvait la chroniqueuse judiciaire Madeleine Jacob, qui était pourtant une défricheuse dans son domaine ? Parce qu’à l’époque, il était presque obligatoire d’intérioriser la misogynie pour réussir quand on était une femme ? Ou cela relevait simplement de la jalousie ?

C’est très étrange. J’avoue que je n’ai pas compris qu’une femme attaque Pauline d’une manière aussi virulente. Et c’était encore plus surprenant de la part de Madeleine Jacob qui avait pris la défense d’autres accusées célèbres. Était-elle furieuse que Pauline veuille s’émanciper ? Pensait-elle qu’il n’y avait pas de raison qu’elle profite d’une liberté à laquelle elle-même n’avait pas eu droit ? Peut-être aussi que Pauline lui apparaissait comme glaciale ? Lors de la rédaction de mon livre, j’ai recueilli des témoignages d’ex-étudiants, très âgés, qui l’avaient côtoyée en fac de médecine. L’un me disait qu’elle était très gentille, l’autre qu’elle lui avait paru extrêmement froide. Mais avec le père qu’elle a eu, ce n’était pas étonnant qu’elle ait du mal à exprimer ses sentiments… La posture de Madeleine Jacob m’évoque un peu ce qui s’est passé de #MeToo, lorsque Catherine Deneuve et quelques autres personnalités de sa génération se sont opposées à ce mouvement. Il faut aller dans les tréfonds de l’âme humaine pour comprendre pourquoi les gens réagissent comme cela… Toujours est-il qu’après le verdict, lorsque Pauline a été condamnée aux travaux forcés, tout le monde s’est senti un peu honteux. Certains journalistes qui n’avaient pas eu de mots assez durs pour elle sont même allés la voir en prison…

Estimez-vous que cet opprobre que l’on jette sur la sexualité très active ou très libre d’une femme est une valeur révolue ? Est-ce que ça ne pourrait pas jouer contre une femme aujourd’hui dans un procès ?

Je suis sûr que ça n’appartient pas au passé. Et il faut relativiser quand on parle des conquêtes de Pauline, qui n’en a eu en fait que cinq ou six. Mais oui, je suis persuadé que cela ne serait pas exprimé aussi ouvertement que ça ne l’était à l’époque mais que ça pèserait toujours sur l’opinion que l’on se ferait d’elle.

Tout ce qui a été retenu contre Pauline, -ses appétits sensuels, sa volonté de s’investir dans sa carrière -n’aurait-il été perçu comme valorisant chez un homme ?

En tout cas, avec Pauline, il faut lire les choses sur deux niveaux parce qu’on lui a donné un rôle – de trainée ou de mante religieuse- qui dépassait de loin ce qu’elle avait pu faire. Et on ne glorifie pas forcément ces traits de caractère chez les hommes -on vantait par exemple la fidélité de Félix Bailly pendant le procès de Pauline- mais on leur aurait pardonné beaucoup plus facilement ce style d’attitude.  

Vous dites dans le documentaire que son incapacité à user des codes censés être propres à son genre -l’émotivité, les pleurs, les cris-a joué contre elle au procès….

Oui, le parallèle est d’ailleurs frappant avec Yvonne Chevallier, qui été acquittée un an avant elle, pour des faits assez similaires. On attendait de Pauline qu’elle adopte ce type de comportement « féminin » et on espérait qu’elle demande pardon. Ce qu’elle n’a pas fait car elle n’a jamais formulé de regrets ou de remords. Ça les a rendus fous et je crois que c’est ce qui a fait que sa peine a été aussi sévère. C’est le même phénomène qu’avec les sorcières… Yvonne Chevallier, qui a pourtant assassiné son mari, a en revanche joué ces cartes-là et la presse est même allée jusqu’à la féliciter ! Il faut dire qu’elle était le calque inversé de Pauline, à savoir qu’elle disait qu’elle n’existait pas sans son époux. A travers elle, les magistrats se trouvaient donc renforcés dans leurs positions. Si Pauline avait eu un bon avocat et si elle avait accepté de s’excuser, cela aurait peut-être changé les choses. Mais elle est restée elle-même avant, pendant et après le procès…

Pourquoi personne à cette période n’a pris sa défense y compris parmi les figures qui incarnaient le féminisme comme Simone de Beauvoir ?

Je ne sais pas si elles s’intéressaient beaucoup à cette affaire. Mais je pense que Pauline avait à leurs yeux un passif trop chargé. Mêmes celles qui étaient tentées de dire que sa situation était injuste étaient retenues par le fait qu’elle avait « bien profité » pendant la guerre et couché avec des Allemands.

Est-il exact que lorsque vous avez commencé à vous documenter sur Pauline Dubuisson, vous étiez convaincu que jamais vous n’auriez de sympathie pour elle ?

C’est justement la raison pour laquelle je m’étais intéressé à elle. J’avais écrit sur Sulak, un jeune homme à qui je n’avais rien à reprocher et j’étais résolu à me consacrer ensuite à une « mauvaise » personne. J’ai vu cette Pauline Dubuisson sur quelques photos où elle avait l’air haineux, comme si son seul but dans la vie était de se venger des hommes. J’avais cette certitude de ne pas pouvoir l’aimer et j’étais persuadé que je rédigerai un petit livre sec et froid. Au final, j’ai fait un gros livre tendre. J’ai développé un sentiment d’injustice et de colère alors j’avais cru au départ ce que l’on disait sur elle.

En quoi estimez que Pauline a ouvert la voie à des milliers de Pauline ?

Elle n’était ni ambassadrice ni pionnière mais c’est à partir de cette époque -là que la bascule s’est faite, que les femmes ont pu porter de mini-jupes ou avoir accès à la contraception. Elle a donc symbolisé malgré elle et malgré tout le monde un changement de société. C’est pour cela que je suis certain qu’à dix ans près, Pauline n’aurait pas été jugée de la même manière et que je souhaiterais que l’on considère son histoire avec du recul.

Pourquoi retrouve t-on si souvent dans vos romans cette volonté d’offrir une rédemption à vos personnages ?

Ce n’est pas un choix délibéré -j’essaie même de toutes mes forces d’aller dans l’autre sens-mais il faut croire que c’est en moi. Ça me poursuit. Sans vouloir faire de la psychothérapie de comptoir, j’ai réalisé que les trois personnes sur lesquelles j’ai centré mes trois dernières biographies avaient toutes eu le même parcours. Elles avaient tout pour elles avant que leur vie s’effondre. D’ailleurs, pour mon prochain livre, j’ai opté pour un type vraiment odieux, Lucien Léger, qui a été le plus ancien détenu de France. C’est l’archétype du monstre. A force de creuser, j’ai trouvé beaucoup de choses sur lui. Et je suis persuadé que ce n’est pas lui qui a commis le crime dont on l’accusait, qu’il a fait quarante et un ans de prison pour rien. Mais jouer les justiciers n’est pas mon fonds de commerce, ce qui m’attire, c’est la portée universelle que des destins comme les leurs peuvent avoir.

Sans vous revendiquer comme tel, n’êtes-vous pas l’un de nos écrivains les plus féministes ? Il n’y a pas une once de ces biais machistes -parfois inconscients- que l’on perçoit chez beaucoup de vos confrères. D’où vous vient cette fibre ?

Pour moi, le mot féministe ne devrait pas exister car tous les gens sensibles et intéressants le sont. Mais je suis très préoccupé par ça : d’ailleurs dans mon livre sur Lucien Léger, les cent cinquante dernières pages seront centrés sur sa femme

Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie

En pratique : Le téléfilm La petite femelle de Philippe Faucon est diffusé le lundi 1 er février à 21h05 sur France 2 et est suivi d’un documentaire Pauline Dubuisson, l’impossible oubli réalisé par Vincent Maillard, dans lequel intervient Philippe Jaenada. Le livre La petite femelle est disponible en grand format aux éditions Julliard (23 euros) ou en poche aux éditions Points ( 9,10 euros)

Crédit photo 24hCH

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