Grand entretien avec Ovidie « Les conseils se transforment parfois en injonctions »

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L’écrivaine et documentariste a conçu pour ARTE, en tandem avec Sophie-Marie Larrouy à l’écriture et Josselin Ronse à la réalisation, une web-série Libres !, adaptation de la BD éponyme qu’elle avait imaginée en 2017 avec Diglee, un format d’animation drôle et érudit qui s’attache à mettre en exergue tous les carcans qui nous entravent dans notre rapport à notre corps et à notre sexualité.

Le but de Libres ! est-il de faire œuvre de pédagogie ?

Non, c’est plutôt une invitation à la déconstruction pour les gens qui sont déjà en activité sexuellement, qui ont envie de remettre ça en question, souhaitent aussi se confronter à l’ensemble de messages à caractères sexuels qu’il y peut y avoir dans notre environnement médiatique. Ce n’est pas une série sexo, qui s’interrogerait sur ce qui se passe réellement dans notre lit mais plutôt concernant les représentations qu’on nous propose dans la publicité, clips et autres…

Les magazines féminins, avec leurs recommandations, pour « pimenter » nos ébats, sur les positions et pratiques à adopter-qui se veulent disruptives mais sont souvent conformistes- ne cultivent-ils pas une sorte de sous-culture sexuelle ?

Même si ça part d’un bon sentiment – moi aussi, j’ai fait des vidéos éducatives, j’ai écrit pour la collection Osez de la Musardine donc quelque part j’ai aussi contribué à casser des tabous sur des questions de sexualité, aujourd’hui, je ne le ferai plus parce que ce dont je me suis rendu compte -l’écueil là-dedans, le risque de cela, ce sont que ces conseils se transforment en injonctions. Par exemple, il y a plus quinze ans, j’ai écrit un livre sur l’éjaculation féminine. Assez vite, j’ai réalisé que c’était devenu un tag sur les plateformes pornographiques, le squirting. On apprenait du coup aux actrices X à « squirter ». Donc ce truc qui tendait à casser les codes, ça peut se retourner contre nous… Ça se transforme en « si tu as envie d’exceller » « de réussir » -pour reprendre le jargon marketing- « ta vie sexuelle, il faut que tu fasses ça, ça et ça… ».

En plus, parmi ces conseils sexo, il y en avait des intéressants et d’autres qui restaient bien dans les clous du « papa dans maman » et qui n’encourageaient pas les femmes à explorer leurs propres plaisirs et désirs, les incitaient au contraire à se conformer à un certain nombre de règles pour se rendre intéressantes sexuellement, un peu comme on préparerait un bon pot au feu ! Ça se répercute dans l’ensemble de notre culture, par exemple quand Kim Kardashian nous explique comment faire pour mettre du fond de teint sur notre vagin….

Vous dissertez également dans Libres ! sur le fait que le mommy-porn dans la veine de Cinquante nuances de Grey et consorts nous a fait reculer de quelques bonnes décennies, sous prétexte de faire exulter la libido féminine… 

Oui, ce qu’on raconte dans l’épisode Cinquante nuances de conservatisme, c’est que la sexualité qui est y représentée, que ce soit dans Cinquante nuances de Grey ou ailleurs est très traditionnelle au niveau de ses codes. Ça reste toujours un mec à position sociale « forte », -parce que si c’est un prolo, ça ne marche pas- blanc, friqué et Rolex au poignet qui va s’éprendre d’une fille, pure, vierge de préférence, qui ne connait pas grand-chose à la vie, va résister un peu au début, puis se libérer et se révéler être une grande putain dans les bras d’un homme.

C’est un schéma initiatique usé jusqu’à la corde qu’on voit depuis les années 70. Le porno des années 70 était beaucoup basé sur ça, comme la BD érotique. Camille Emmanuelle, qui a écrit des livres de ce type à la chaine, explique bien qu’on lui imposé un cahier des charges extrêmement restrictif et réac. L’héroïne ne devait pas découvrir la jouissance par elle-même. Son éditrice lui avait par exemple interdit de parler de masturbation….

Peut-on considérer que le rapport souvent conflictuel qu’entretiennent les femmes avec leur corps est encore davantage une lutte contre les normes plus qu’une bataille entre soi et soi, même si cette dimension existe ?

Les deux s’entre-nourrissent. On n’est pas étanche, on est forcément influencé par les codes de la société dans laquelle on se trouve, son pays, sa culture, c’est certain. Ils tendent à évoluer -on voit un tout petit peu plus de diversité représentée dans notre environnement médiatique mais ce qu’on remarque, c’est qu’on nous a fait croire à un début de libération, parce qu’on va mettre trois vergetures dans une pub ou qu’on fait appel à des mannequins « plus size » qui font en fait juste du 42 et reprennent en fait tous les archétypes de celles qui font du 34, avec une taille fine, des hanches larges et sont très jeunes. On n’aura pas de peau celluliteuse, le corps est ferme, avec des proportions très pin-up qui sont toutes aussi irréalistes.

Vous expliquez que, dans notre culture, le pénis et ses représentations ont le droit de s’exhiber -dans l’art ou le langage- alors que la vulve est invisibilisée. Est-ce que ce n’est pas le parfait miroir de la place qu’occupent les femmes et les hommes dans notre société ?

Si, il y a effectivement une vraie dysmétrie des rôles. Mais dans une époque où on est censé être libéré sexuellement et où on parle de cul absolument partout, je suis très étonnée de voir que certaines choses qui ont trait au sexe féminin sont toujours perçues comme répugnantes et dégoutantes. Le sang des règles et le sexe pendant les règles sont toujours tabous. On peut discuter ouvertement de sodomie mais en revanche, le sang durant les règles, on n’en parle pas !  Il y a plein de choses comme ça : dans le porno, vous avez des doubles pénétrations, des bukkakes mais jamais une fille qui a ses règles alors que c’est quand même d’une banalité sans nom. Il y a quelques jours, j’étais consternée de voir sur Twitter la vidéo d’une fille qui expliquait comment se faire un sauna vaginal pour le purifier. On est toujours là-dessus les poils pubiens, le sang, les odeurs, c’est sale… Et il y a cette espèce d’idée que la femme doit avoir une fente lisse comme une tirelire. On le voit avec la nymphoplastie en chirurgie esthétique, il faut découper au laser les petites lèvres qui dépassent. La femme doit être imberbe, sèche et lisse. Le sperme est par contre surreprésenté, y compris au cinéma. C’est un ressort comique. En revanche, je n’ai pas souvenir d’un gag autour des pertes blanches…

Aboutir à une véritable égalité dans la manière dont on considère le corps de l’homme versus celle dont on regarde le corps de la femme ne sera-t-il pas le dernier bastion que l’on réussira à conquérir en matière de parité ?

En fait, c’est le dernier et le premier car c’est là où se trouve tous les enjeux. On le voit dans l’histoire du féminisme, autour de l’utérus, de la planification des grossesses, etc… Les problématiques liées au corps sont cruciales. Ce n’est pas autour de l’égalité salariale -même s’il y a le plafond de verre et beaucoup d’inégalités dans ce domaine- que le principal se joue, tant que cette question corporelle n’est pas réglée.

Pourquoi, comme vous le mentionnez, tout le monde ment dans les sondages -hommes comme femmes- sur ses prouesses sexuelles, mais pas pour les mêmes raisons ?

Il y a de la sous-déclaration chez les femmes au niveau du nombre de partenaires car on exige de vous que vous soyez salope mais pas trop. Il y a des pratiques qu’on peut avouer : on peut s’autoproclamer reine de la pipe avec son mari, dire qu’on a une super technique. Mais d’autres seront mal vues. On donne l’exemple dans Libres !  de la différence en termes de statistiques sur la sodomie : il y a deux fois plus d’hommes hétéros qui affirment la pratiquer que de femmes hétéros. Alors, est-ce qu’ils s’enculent tous seuls ? Mystère, parce qu’il y un gros décalage…

L’éducation sexuelle ne devrait-elle s’enseigner en milieu scolaire autrement qu’on ne le fait aujourd’hui, notamment autour de ce qui concerne le consentement ?

Quand on regarde l’état des lieux des animations portant sur la vie sexuelle et affective en milieu scolaire, on se rend compte que ce n’est pas mis en place partout ni de la même manière car il peut y avoir des résistances de l’équipe pédagogique sur place. Il suffit qu’il y ait une CPE sur place qui ne soit pas d’accord pour que ça ne soit pas organisé. Et ils n’ont pas envie de lutter pour ça. Ce n’est pas toujours appliqué et quand ça l’est, c’est deux heures en quatrième, deux heures en seconde. Ce n’est évidemment pas suffisant. Et il n’y pas de directives très claires quant à la nature des interventions et des intervenants.

Dans le meilleur des cas, ce sera le Planning Familial, dans le pire, des membres d’associations religieuses. Même s’ils ne font pas de gros prosélytisme anti-avortement, ils sont déconnectés. Qu’est-ce qu’on va dire à des gamins qui sont surexposés aux images pornographiques, qui y ont un accès illimité « oui, tu sais, Jean-Kevin, le porno, ce n’est pas l’amour » ? Deux heures ne vont rien changer dans leur vie et ne les aideront pas à se libérer de tous ces impératifs de performance. Si les établissements pouvaient déjà commencer à mettre en place ces séances, ce ne serait pas mal car elles sont censées être obligatoires. Et il faut former les personnes qui les assument, beaucoup qu’elles ne le sont aujourd’hui. Elles me disent elles-mêmes qu’elles sont complètement larguées. Il y a tout un monde qu’elles ignorent. Et elles ont tendance à n’être sollicitées que quand il y a un problème.

Un mot sur Baiser après #MeToo, l’ouvrage que vous avez sorti il y a quelques mois ?

Ça prend une forme épistolaire. C’est une série de lettre envoyés à des amants fictifs ou réels qui reprennent des cas de figures que l’on rencontre fréquemment dans les relations hétérosexuelles. C’est comme lorsqu’on se fait embrouiller dans la rue et qu’on ne sait pas quoi répondre…. Le but, c’est de prendre conscience de ce qui ne va pas et d’engager le dialogue. Je ne prône de solutions, l’idée, c’est plutôt de se dire « Maintenant que #MeToo a rebattu les cartes, qu’est-ce qu’on fait ? ». Ce sont des situations extrêmement banales que l’on aurait pu dépasser depuis et qui ne l’ont pas été.

Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie

En pratique : la web-série Libres ! sera en ligne à partir du mercredi 27 janvier sur arte.tv/libres, YouTube, Facebook et Instagram. La BD Libres !, manifeste pour s’affranchir contre les diktats sexuels est disponible aux éditions Delcourt ( 18,95 euros). Le livre Baiser après #MeToo, lettres à nos amants foireux est paru aux éditions Marabout (17,95 euros)

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