Grand entretien avec Najat Vallaud-Belkacem « Héroïser les femmes, ce n’est pas remettre en cause le système de domination masculine »

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur email
Partager sur print

L’ancienne ministre des Droits des femmes, de la Ville, de la Jeunesse et des Sports qui fut aussi en charge du portefeuille de l’Education Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche entre 2014 et 2017 signe chez Gallimard avec la philosophe Sandra Laugier La société des vulnérables, leçons féministes d’une crise, un court mais percutant ouvrage sur la manière dont la crise du Covid a porté un coup supplémentaire à la situation des « premières de cordée » alors qu’elle aurait pu et dû fournir matière à la réévaluer. Rencontre.

Dans La société des vulnérables, vous décrivez cet étrange paradigme qui fait que les personnes qui assument les fonctions les plus cruciales dans nos vies (soignant(e)s, employé(e)s de commerces essentiels etc…) ont tendance à déconsidérées. Comment notre monde a-t-il pu se construire ainsi ? Est-ce un constat que vous aviez déjà fait en tant que femme politique ?

Notre sentiment avec Sandra Laugier, c’est que la dépréciation des métiers en question tient précisément au fait qu’ils sont exercés par des femmes. Qu’ils sont au fond toujours perçus comme une extension du champ domestique avec toute la fantasmagorie qui accompagne ce champ (des tâches « gratuites » exécutées par altruisme sur le mode du bénévolat, de l’affect etc…) . Or ce qui relève du foyer, du domestique est à la fois toujours dévalorisé et toujours à la charge des femmes. Une enquête INED parue en juillet 2020 illustrait comment même les femmes cadres, dont on aurait pu penser qu’elles seraient un peu préservées de la vulnérabilité dont il est question dans le livre, ont en réalité, confinement oblige, très vite récupéré la très grande majorité des tâches domestiques, et ainsi vécu une expérience du télétravail imposé éprouvante et pesante … Qu’elles soient, par leur travail de soignante ou de caissière, directement exposées à la pandémie, ou qu’elles soient un peu plus préservées par le télétravail à domicile, partout les femmes ont vu leur situation se dégrader (et plus encore naturellement dans les pays les plus pauvres). Et parallèlement, leur parole devenir complétement inaudible : leur présence dans les médias, leur participation à la gestion politique de la crise, s’est réduite à peau de chagrin. Jusqu’à leurs publications scientifiques qui, elles aussi, ont connu une chute importante…

Estimez-vous que cette crise nous a amenés à porter un regard différent sur elles ?

Je suis assez désenchantée quand je vois la différence de perception de ces sujets entre le premier confinement, avec ses prises de conscience, ses salves d’applaudissements à l’attention de ceux qui se sacrifiaient pour nous, la multiplication des tribunes sur le monde d’après etc… et le deuxième confinement, où tout cela semble avoir disparu de nos horizons, même si cela peut se comprendre au regard des préoccupations des gens. Nous sommes passés à côté de cette fenêtre de tir que les prises de conscience du premier confinement (sur nos interdépendances, nos nécessaires solidarités, notre hiérarchie de valeurs inversées à repenser à tout prix etc…) nous avaient offert. Et la meilleure preuve qu’on est passés à côté, c’est qu’on n’a même pas été capables d’écouter la voix de celles qui fournissent pourtant le gros des bataillons de ce monde du care auquel on se disait si reconnaissants et qui est principalement habité par elles.

Vous expliquez dans votre livre que l’esprit du care, englobant les tâches centrées autour du soin, de l’attention et de sollicitude que l’on porte à l’autre et que nous sommes si prompts à célébrer aujourd’hui était nié voire moqué il y a cinq ou dix ans au profit d’une forme d’esprit capitaliste « gagnant-gagnant » Est-ce qu’on ne récolte pas ce que l’on a semé ?

Si, bien sûr. On a beaucoup vanté la gestion de la crise en Nouvelle-Zélande ces derniers mois. Beaucoup expliqué son succès par le fait que là-bas, c’est une femme qui prend les décisions (NLDR : Jacinda Ardern, première ministre depuis 2017). Pour ma part, je ne suis pas essentialiste et je suis mal à l’aise avec ce type de récit. Mais ce dont je suis sûre c’est que la société néo-zélandaise est plus en avance que nous sur la question de l’éthique du care, en est beaucoup plus imbibée et ce faisant a su porter au pouvoir des personnalités politiques qui l’incarnent. En France, quand Martine Aubry défendait ce type de position en 2010 en disant qu’il fallait « passer d’une société individualiste à une société du care », nombre d’observateurs se contentaient de tourner en ridicule cette notion « mémère et gnangnan » …

Est-ce un tort d’avoir robotisé au maximum ces professions, par exemple avec les caisses automatiques ?

C’est une bonne question à laquelle il n’est pas simple de répondre. Il ne faut pas rejeter en bloc l’automatisation du travail. Cela peut améliorer l’ergonomie de certaines tâches et métiers et grandement faciliter la vie des employés. Le problème, c’est qu’on n’a pas assez pensé le restant d’humanité qui demeurait dans les tâches répétitives, pas suffisamment réfléchi en termes de lien social et humain…Or c’est précisément parce que nous déconsidérons collectivement ces métiers du lien que nous ne les pensons pas assez. La dévalorisation n’est pas que monétaire…

N’y-a-t-il pas une forme d’hypocrisie dans les discours politiques tenus depuis les débuts de la pandémie qui exaltent les femmes qui y sont en première ligne, étant donné que dans la garde rapprochée de crise d’Emmanuel Macron, il n’y a que des hommes ?

C’est clair ! Héroïser les femmes, ce n’est pas remettre en cause le système de domination masculine. On a eu le même réflexe envers les quartiers populaires, dont on a célébré les initiatives solidaires mais à qui on ne donne pas plus de place lorsqu’il s’agit de fixer les grandes priorités stratégiques de notre pays, ou de tout simplement identifier la grande pauvreté qui s’y accroit de façon très préoccupante. Héroïser ne suffit jamais à remettre en cause les ordres dysfonctionnels. Souvent c’est même utilisé pour les conforter.

Si la parité y est apparemment respectée, les femmes ont été aussi, mine de rien, dévaluées dans l’ordre protocolaire gouvernemental lors de l’arrivée de Jean Castex à Matignon. Pourquoi est-ce que ça ne choque personne ou pas grand monde ?

Très franchement, je crois que c’est parce que les gens qui sont attachés à ce type de valeurs et de combats n’attendent plus grand-chose de ce gouvernement …

Sandra Laugier et vous dénoncez le modèle patriarcal qui a servi de fil rouge à cette gestion du Covid. Comment s’est-il traduit selon vous ?

Le patriarcat c’est l’usurpation des pouvoirs (de dire, puis de faire) par quelques-uns. En l’occurrence par les hommes au détriment des femmes, depuis bien longtemps déjà et sans que les différents progrès législatifs arrachés en faveur de l’égalité femmes-hommes n’y mettent jamais vraiment fin, puisque ce patriarcat, cette domination masculine, restent une culture, un réflexe. Et les crises ne font en réalité que dévoiler tout cela. Ici, une fois de plus, quelques-uns se sont approprié la parole, le récit de cette crise, le droit de dire ce qui est juste ou injuste, bien ou mal, et donc les priorités, les stratégies (le discours guerrier par exemple, le discours sur l’inutilité des masques etc…) au détriment des autres voix de la société. Or cette hiérarchie entre les sexes porte en elle bien d’autres hiérarchies et d’autres formes d’invisibilisation voire de discrimination à l’égard de tous ceux qui ne correspondent pas à cette norme.  Lutter contre cette forme de domination centrale qu’est le patriarcat n’est donc pas que l’affaire des féministes mais bien de tous ceux qui ne veulent plus de ce monde à géométrie variable.

Vous pointez également le manque de visibilité des femmes dans l’espace médiatique, ce qui n’a pas attendu le coronavirus pour être noté et dénoncé. Mais en dépit de cela, les choses ne bougent que très lentement. Est-ce qu’il ne faudrait pas y instituer la parité via des quotas, comme cela a été fait en politique, sachant que rien d’autre ne marche vraiment ?

Ce qui est sûr, c’est que le monde politique que l’on critique beaucoup a bon gré mal gré évolué sur ces sujets. Evidemment, il est encore nécessaire de se battre sur ce plan-là mais les lois parité instituées par la gauche ont quand même fait progresser la situation. Quant à la presse, elle a évidemment elle aussi une responsabilité et un rôle éminents, notamment pour mettre en récit et tendre un micro à ces autres voix dont nous parlions. A son tour oui d’adopter des mesures qui la contraindront collectivement à ne plus fermer les yeux sur l’invisibilisation de pans entiers de notre société ; Certains organes de presse (des grands journaux anglo-saxons qui vérifient désormais que leurs papiers n’invisibilisent plus les femmes) ont commencé à le faire, c’est donc faisable.

Pourquoi constate-on à l’échelle du globe que la femme est-elle toujours la première sacrifiée (elle se rationne au niveau alimentaire, se prive de soins médicaux etc…) quand une famille se précarise ?

Cela tient au rôle que les femmes y jouent, au fait que ce sont en elles qui sont en charge des plus vulnérables. Ce sont d’ailleurs généralement elles qui prennent elles-mêmes ce type de décision… Et l’année qui vient s’écouler a encore renforcé cette distribution genrée des tâches. Pour contrer cette spécialisation sexuée des rôles, il faudrait valoriser ce qui se passe dans le foyer. Là encore normalement la crise et les confinements nous ont ouverts les yeux. Là encore ne ratons pas l’occasion. Nous ratons trop d’occasions en ce moment, comme par exemple le mouvement #Me Too qui aurait dû conduire nos gouvernants à adopter des mesures sans précèdent pour faire reculer les violences faites aux femmes et faire évoluer les esprits sur le sujet. Au lieu de quoi, pas grand-chose… avec pour résultat une société en pleine confusion sur ces thèmes et une partie des Français qui considère toujours  que « souvent les victimes sont en partie responsables de leurs agressions »…

Comment résoudre le problème de l’empowerment des femmes, sachant que la construction de leur carrière et leur émancipation économique passe souvent par un transfert de tâches de care à d’autres femmes et que cela ne fait que déplacer le problème ?

Si l’on veut que les hommes s’occupent davantage des tâches domestiques, il faut les valoriser culturellement. On a réussi cela avec la cuisine avec le concours du cinéma, de la télévision, de la culture populaire ( cf le succès des émissions Top chef etc), d’une formation qui s’est professionnalisée, cela prouve que c’est possible. Faisons la même chose avec les autres tâches, qu’elles restent exercées par les individus ou qu’ils les délèguent à d’autres qui en effet n’ont aucune raison d’être à 90% des femmes !

Vous proposez à la fin de votre ouvrage un ensemble de réflexions et de solutions concrètes. Pourriez-vous reprendre des responsabilités en politique pour les mettre en application ?

Je reste de toute façon convaincue que l’engagement politique est la meilleure voie pour faire avancer les choses. Mais mes activités de ces dernières années m’ont montré que les forces se situent aussi dans l’entreprise quand je constate les efforts que font certaines pour faire évoluer leur environnement et le courage qu’elles déploient. Il y a plus généralement une folle énergie dans la société civile. Sur les grands combats de notre temps (l’égalité femmes hommes, la transition écologique, la fin de l’extrême pauvreté, l’éducation …), ces différents acteurs ont vraiment vocation à faire cause commune si nous voulons réorienter notre monde.

Propos recueillis par Bénédicte Flye Sainte Marie

En pratique : Le livre La société des vulnérables, leçons féministes d’une crise de Najat Vallaud-Belkacem et Sandra Laugier est paru dans la collection Tracts des éditions Gallimard le 24 septembre 2020 ( 3, 90 euros) 

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

Chaque semaine, son lectorat (60 % de femmes et 40 % d’hommes, toutes générations confondues) s’accroit et porte son message d’engagement positif. Mais parce que Women Today a fait le choix dès le départ de fonctionner sans publicité ni sponsor, nous avons besoin de vous afin de continuer à grandir et faisons appel aujourd’hui à vos dons.

Merci infiniment par avance de vos précieuses contributions.