Grand entretien avec Geneviève Fraisse : « Sans autonomie économique, l’émancipation est fragile »

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Women Today

Bonjour Geneviève Fraisse, vous êtes une philosophe française de la pensée féministe,  observatrice avertie des évolutions de notre société, directrice de recherche émérite au CNRS / CRALEHESS.

40 ans après la publication de Femmes toutes mains, réédition à propos de la complexité du mot « service » au moment où les « services à la personne » sont présentés comme un nouveau gisement d’emplois.

Du « service » au « Care », comment les définir et quel est ce nouveau paradigme du service ? Comment définir un métier fait de confusion des rapports humains et de tâches sans limites précises ?

Geneviève Fraisse

« Service » est le paradigme classique, issu d’une pratique laborieuse ancienne, imagée par les mots de serviteur et de servante. Service est un terme qui subsiste à l’époque contemporaine. Ce mot est capable de parler de service privé, espace moderne de la domesticité, et de service public, corollaire de l’instauration de la République ; avec l’enseignement primaire et secondaire et la sécurité sociale, par exemple.

La question de la définition n’est pas mienne ; en revanche, la question de la place du service en démocratie m’intéresse. Car c’est un problème puisque « l’utilité sociale » revendiquée par la Révolution française n’explore pas cette ombre au tableau de l’égalité. Une ombre, en effet : il s’agit d’un rapport hiérarchique qui n’est pas assumé à l’instar de celui qui se pense et s’exprime à propos de la classe ouvrière. Veut-on alors, avec le mot « care », mot d’une langue étrangère je le note, dire que le « soin » devient partie intégrante de l’organisation sociale et économique ? Et qu’il mérite d’être mis en lumière, mieux que dans son statut actuel ? Ou veut-on transformer le mot de service, ambigu puisqu’il dit la soumission et/ou le don, en une image positive, sociale, et même politique- comme une utopie à venir ? Nous en sommes là, à ce point de critique sociale.

WT

« Les lois changent les choses, mais sur certaines questions la loi est inefficace ! Le formel ne fait pas le réel. » Quelles sont vos illustrations à ce propos ?

GF

Non, ce n’est pas une question d’efficacité. En insistant sur le fait que le formel ne fait pas le réel, je propose une mise en perspective : Le XIXème et XXème siècles ont concentré les efforts féministes sur l’acquisition des droits (civils, politiques, économiques, et enfin familiaux). Le tournant des années 2000 montre qu’une fois les droits acquis, les inégalités, la domination masculine, perdurent. Alors on constate que s’il est nécessaire de continuer à améliorer les lois, c’est néanmoins insuffisant. Il suffit de prendre l’exemple de l’égalité économique, professionnelle, pour mesurer l’écart, pour voir à quel point la structure de l’emploi, très hiérarchisée, continue d’ignorer l’égalité économique. Ainsi, si les lois ne suffisent pas à changer le réel, que faire ? Le féminisme européen s’est soudain concentré, au début de ce siècle, sur la critique des images, la déconstruction des stéréotypes, y attachant, à mes yeux, trop d’importance (cf Les Excès du genre, 2014) ; comme si la résistance des dominants à l’égalité passait par la puissance des images. MeToo a magistralement balayé tout cela au profit d’une parole politique, de la révolte de ce que j’appelle « le corps collectif «. Le corps collectif n’est pas la somme des corps individuels (concernés précédemment par le droit au divorce, à la contraception, à l’avortement), mais l’émergence d’une réflexion sur l’impensé du contrat social, à savoir sur le corps des femmes comme moyen d’échange implicite dans le contrat social (cf Du consentement, 2007-2017 et Féminisme et philosophie, 2020). Reprend place alors toute la charge subversive du féminisme qui ne demande pas seulement des lois (toujours importantes), qui ne propose pas seulement une déconstruction des stéréotypes de la domination masculine, mais une remise en cause du fonctionnement anthropologique des sociétés.

WT

Une condition principale de la prise de parole, c’est l’indépendance économique. Virginia Woolf parle de « Une Chambre à soi » mais ajoute « et 500 livres de rente ».

La question économique est donc centrale ?

GF

Oui, très centrale ! Pourquoi ? Parce que seule l’indépendance économique permet d’exercer pleinement sa liberté d’agir, liberté de choisir ou non de rester avec un.e conjoint.e, liberté de prendre la parole pour dénoncer les violences (c’est aujourd’hui) ; la liberté d’être tout simplement. Sans autonomie économique, l’émancipation est fragile…

WT

Le féminisme évolue : un courant donne naissance à un autre qui lui demeure apparenté ; parfois, un nouveau courant introduit quelque chose de très différent qui vient bouleverser le paysage. Existe-t-il une pensée féministe ?

GF

Ne pas confondre pensée et théorie : des théories, cad des analyses explicatives, et/ou programmatiques, il y en a plusieurs, et c’est très bien. Le mot « pensée » vient dire quelque chose de plus global, et de plus fondamental à mes yeux : « le féminisme, ça pense » ai-je l’habitude de dire, comme un slogan. En effet, les adversaires aiment souligner, ou plutôt imaginer, l’hystérie féministe plutôt que sa profondeur réflexive. « Ça pense » signifie simplement que le sérieux, l’intelligible, la rationalité l’emporte sur la caricature, tout simplement parce qu’il argumente, discute, invente. C’est là que se lit comment la sexuation du monde fait histoire, que se découvrent les concepts propres au féminisme (La fabrique du féminisme, 2012-2018). C’est le pari que j’ai fait quand j’ai commencé à lire les textes du passé, et à scruter ceux du présent. Je continue aujourd’hui avec, toujours,  de la gourmandise intellectuelle…

WT

Consentement, une triste actualité nous interpelle. La notion de consentement est éminemment complexe. Elle renvoie à de multiples acceptations juridique, philosophique, sociologique, psychologique.

Selon vous « Le mot « consentement » est mauvais. Il porte en lui l’ambiguïté, car il peut être unilatéral ! Je pense qu’il faudrait lui préférer le mot « accord ».

GF

Non, le consentement n’est pas mauvais parce qu’il peut être unilatéral, il est problématique, dès le départ de son importance moderne (XVIIème siècle), parce qu’il a un double sens : choisir et accepter, vouloir et « n’en pouvoir mais ». Ainsi il prête facilement à confusion..À cela s’ajoute que la mutualité du consentement, fortement pensé avec l’ère moderne, est en parallèle du consentement comme acte à sens unique, sous la forme de « j’y consens ».

Propos recueillis par Michael John Dolan

En pratique : Service ou servitude – Essai sur les femmes toutes mains Geneviève Fraisse

L’archive : manifestation des femmes pour la parité 

4 mars 1999

Le Sénat a voté aujourd’hui à la quasi-unanimité le projet de loi constitutionnelle relatif à l’égalité entre les femmes et les hommes qui prévoit que la loi détermine l’égal accès aux mandats électoraux et fonctions électives, rendant ainsi la parité en politique obligatoire. Les sénateurs se sont finalement mis d’accord pour modifier le fameux article 3 de la Constitution.

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