26 November, 2020
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Grand entretien avec Camille Laurens « Je suis opposée à la guerre des sexes »

Après Celle que vous croyez, opus sorti il y a quatre ans qui disséquait les relations amoureuses à l’ère du virtuel et leurs faux-semblants, la plume virtuose réveille la rentrée littéraire avec Fille, un sublime roman aux allures d’autofiction dans lequel elle passe au crible les injonctions qui pèsent sur les femmes depuis leur naissance, à travers l’histoire de Laurence Barraqué, son héroïne, que l’on suit de 1959 à aujourd’hui.

Est-ce qu’on ne peut pas parler d’une forme de négation du féminin chez le père de Laurence et Claude, quand il dit qu’il « n’a pas d’enfant, juste deux filles » ?

Non, la négation, c’est plutôt ce qui se passe en Inde, lorsqu’on avorte quand on sait que l’on attend une fille. Mais il est vrai en revanche qu’il y a un effacement et un déni. Chez ce père, comme chez celui que décrit Gisèle Halimi dans Une farouche liberté, il y a une sorte de réflexe machiste, qui fait qu’on se sent atteint dans sa virilité parce que l’on a une fille et une honte à l’avouer…

Le fait que « fille » soit un terme à double sens, désignant à la fois notre genre et notre état par rapport à nos parents -contrairement aux hommes qui sont fils et garçons- est-il l’incarnation de la manière dont on a longtemps réduit les femmes et dont on continue parfois de les restreindre ? 

Oui, je pense. D’ailleurs, ça marche aussi avec « femme ». On est femme et on est la femme de quelqu’un. Il faut toujours qu’il y soit inscrit une dimension de dépendance. Ça se retrouve aussi dans le nom de famille, on a celui de son père puis on prend celui de son mari. La fille n’existe que par rapport à ce lien, elle n’est pas vue comme autonome…

Vous explorez aussi le thème de la mémoire traumatique lorsqu’après la mort de Gaëlle, la petite sœur de Laurence, le corps de celle-ci se met à exprimer toute la douleur de sa famille. C’est une thématique qui vous fascine et que vous estimez que nous portons nous ? 

Je suis persuadée effectivement que ce sont des traces qui s’inscrivent dans l’inconscient des gens, parfois alors qu’on est encore tout petit. Le corps s’en souvient à notre place. On peut souffrir de quelque chose qui a blessé notre mère ou notre grand-mère, surtout si on n’a pas pu mettre des mots dessus. Les secrets ont une incroyable force destructrice qui se transmet d’une génération à l’autre. Mais les révéler n’est pas toujours le remède : il faut évaluer si l’on est capable de les recevoir. C’est pour cela que la psychanalyse n’est pas bonne pour tout le monde. 

En étant « précoce comme une fille », c’est-à-dire avec le verbe plutôt qu’en développant ses aptitudes physiques, est-ce que Laurence, enfant, ne s’est pas conformée au rôle qu’on lui assignait ? 

Elle obéit pleinement aux statistiques qui disent que les filles ont à leur disposition un panel de mots plus important et font preuve d’une meilleure maîtrise du langage. Pourtant, une fois adolescentes ou adultes, elles ont tendance à laisser les prises de parole aux hommes. C’est une infériorisation qui n’est pas innée mais qui est induite et entretenue par la société. Ces clichés étaient très forts dans les années 60-70 et ils perdurent encore d’une certaine façon, par exemple à travers les jouets genrés. 

L’ordre que reçoit Laurence de se taire après les abus sexuels dont elle est victime de la part d’un grand-oncle pour protéger la réputation de sa famille est d’une incroyable brutalité. Est-ce que cela reflète la manière dont on traitait la question durant ces décennies ? 

Oui, et malheureusement il me semble que c’est toujours comme cela qu’on les aborde actuellement, y compris dans la façon dont les plaintes des femmes sont reçues dans les commissariats. On a tendance à les minimiser, à les excuser sous prétexte que les hommes seraient victimes de leurs pulsions, avec l’idée que celles-ci sont naturelles. On a encore tendance à en faire porter la responsabilité aux femmes, à leur demander ce qu’elles ont pu faire pour aguicher ou provoquer leur agresseur ou à leur demander ce qu’elles faisaient dans la rue à cette heure-là. C’est hallucinant de pouvoir encore entendre ça aujourd’hui. 

D’où vient cette espèce de terreur que Laurence éprouve à l’idée que sa fille Alice puisse être un « garçon manqué » et avoir une orientation sexuelle qui ne serait pas conforme ?

C’est à mon sens le fruit d’une tradition qu’on lui a inculquée, qui veut qu’on se marie avec un homme et qu’on fasse des enfants. Laurence a l’impression qu’Alice échappe à l’éternel féminin, qu’elle est hors norme, hors de sa norme en tout cas. C’est très classique encore maintenant comme réaction, y compris pour celles qui ont baigné dans l’ambiance MLF et y ont pourtant côtoyé beaucoup de lesbiennes. 

Que reste-t-il des violences et des carcans imposés aux femmes parmi ceux que vous décrivez ? Les choses ont bougé mais ont-elles fondamentalement changé ? 

Ce qui évolue très lentement, c’est le comportement des hommes. Au moment de #MeToo, j’en connais beaucoup qui sont tombés des nues en découvrant certains comportements. Selon moi, c’est corrélé au pouvoir, qu’ils ne veulent pas laisser. Françoise Héritier avait raison lorsqu’elle a conclu l’un de ses livres en disant qu’il faudrait des siècles pour que l’on accède vraiment à l’égalité. Les archaïsmes et les valeurs anciennes du patriarcat sont tellement ancrés qu’ils sont difficiles à vaincre. 

Comment vous positionnez-vous par rapport aux combats féministes actuels ? Comprenez-vous la position de certaines personnalités qui les perçoivent comme trop belliqueux ? 

Oui, je trouve certaines luttes trop radicales, même si j’ai conscience qu’il faut à un moment taper du pied dans la fourmilière pour obtenir des avancées. Mais je suis opposée à la guerre des sexes et je crois que le féminisme doit se faire avec les hommes. 

Dans Fille, vous jouez énormément sur les mots, leurs doubles sens, leur étymologie, leurs sonorités. Comment réussit-on cette gymnastique périlleuse sans tomber dans l’exercice de style ? 

C’est difficile à dire. Cela vient de ma pratique d’écrivaine, du fait que j’adore les travailler et effectuer ce travail de recherche et de « tressage ». Il faut que ce soit justifié par le récit et que ça ne soit jamais gratuit. 

Votre statut de membre de l’académie Goncourt vous rend non-sélectionnable pour ce prix. Ce n’est pas quelque chose que vous déplorez, sachant l’accueil qui est réservé à Fille

Mes camarades du Goncourt m’ont avoué que si je n’avais pas été parmi eux, ils m’auraient incluse dans leur liste. C’est forcément un regret mais je me console avec les réactions très enthousiastes que ce livre reçoit. 

Bénédicte Flye Sainte Marie, Journaliste, Women Today


En pratique : Fille de Camille Laurens, éditions Gallimard, en librairies depuis le 20 août (19,50 euros)

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