Grand entretien avec Aïssa Maïga et Isabelle Simeoni « A l’écran, les femmes noires ne font que passer »

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Dans le droit fil de Noire n’est pas mon métier, l’essai collectif sorti il y a trois ans qu’elle avait initié et au cœur duquel seize comédiennes s’exprimaient sur les discriminations dont elles faisaient l’objet dans le cinéma hexagonal, Aïssa Maïga propose sur Canal + en tandem avec la réalisatrice Isabelle Simeoni un documentaire Regard Noir, qui analyse la représentation qui est faite d’elles dans les fictions en France et à l’étranger. Un opus qui est également nourri par les témoignages de très nombreuses personnalités comme Ryan Coogler, Adèle Haenel, Ava DuVernay, Nayara Justino ou Firmine Richard. Rencontre.

Comment Regard Noir a-t-il vu le jour ? Qui de vous deux a sollicité l’autre ?

Aïssa Maïga : Sa gestation a commencé en même temps que celle du livre qui a été très courte, trois mois seulement. A partir de ce moment-là, est née mon envie d’en faire un documentaire qui ne se limiterait pas à la France mais aborderait la question à un niveau international. Et il se trouve que j’ai été amenée à rencontrer Isabelle sur Césaire et moi. J’ai eu un vrai coup de cœur pour elle et quand il a été question de se lancer dans l’aventure de Regard Noir, j’ai tout de suite pensé à elle.

Isabelle Simeoni : Et c’est comme ça que j’ai eu ce grand privilège de travailler avec Aïssa. Parce que c’est là où a débuté une conversation entre elle et moi, qui ne s’est jamais vraiment terminée…

L’idée de ce film est de mettre en parallèle la situation des femmes actrices noires dans le septième art français avec ce qui passe dans ce domaine dans d’autres pays, notamment aux Etats-Unis et au Brésil ?

A.M : Oui, on souhaitait élargir le prisme même s’il est déjà passionnant, riche et plein de challenges à l’échelle de la France. On souhaitait voir plus généralement comment il était traité dans tous ces pays qui ont un passé esclavagiste et/ ou colonial comme le Brésil, les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne. Ça nous offre de la matière pour une réflexion à la fois plus dense et plus apaisée. Parce qu’il y a un vrai contentieux sur ce type de sujet en France. Chaque fois qu’on l’évoque, on tombe rapidement dans des propos extrêmement binaires. Le cas du Brésil est très intéressant parce qu’il a une image très métissée mais c’est aussi une société très ségréguée où il y a une ligne invisible entre les Blancs et les autres. La rencontre avec Nayara Justino, qui a été destituée de son titre de reine de la samba parce qu’elle était trop noire, nous a bouleversées. Mais ce n’est que le miroir déformant ce qui se passe chez nous : en France, la première dauphine de Miss France, April Benayoum a été victime d’un déferlement d’insultes et de menaces antisémites et nous n’avons jamais été capables d’élire une Miss arabe…

IS : Pour moi, le féminisme englobe tout. Et c’est comme ça qu’on a abordé la chose dans ce film. Car pour ma part, si je n’ai pas le vécu d’une femme noire, j’ai celui d’une femme. Et j’ai habité aux Etats-Unis, ce qui m’a ouverte et sensibilisée à ces thématiques car les discriminations y sont plus visibles. Quant au Brésil, c’est à mon sens un territoire d’expériences de choses tellement désolantes…

L’argument que développe dans Regard Noir le directeur de production Philippe Hagège du manque de candidats noirs pour justifier leur faible présence dans le monde du cinéma n’est-il pas typiquement celui que l’on utilise pour légitimer un ostracisme ? N’est-ce pas prendre le problème à l’envers ?

A.M : J’ai été très interpellée par les mots et la démonstration de Philippe. Il est sincère et il n’est pas sur la défensive. Dans son métier, il a un peu une fonction de tour de contrôle et ce qu’il dit illustre les blocages qui existent dans le cinéma. Et ce qu’il raconte sur la rareté des techniciens noirs existe vraiment… Exprimer cela, ce n’est pas se soustraire à ses responsabilités.

I.S : Oui, d’autant que Philippe Hagège a eu le courage de nous répondre et a été le seul à accepter de le faire. On a d’ailleurs hâte qu’il puisse voir le film pour qu’il nous dise ce que cela lui inspire.

Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est le test Malonga, du nom de la sociologue des médias Marie-France Malonga, qui évalue la représentation de la diversité dans les œuvres de fiction ?

A.S : C’est hyper ludique et à la portée de tout le monde. Cela consiste à répondre à un questionnaire après avoir regardé un film ou une série pour se demander s’il y a une vraie mixité parmi les personnages principaux, si ces protagonistes sont stéréotypés et qui est compose l’équipe qui « raconte » le film.

I. S : Cela démontre le peu d’imagination au sommet de la pyramide. Pourtant, c’est anachronique car il n’y pas moyen d’échapper aujourd’hui à une représentation diversifiée. Netflix a été la première plateforme à saisir l’opportunité de s’imposer sur des territoires abandonnés par les grands groupes de médias qui ne s’intéressaient pas aux représentations issues de la diversité dans les fictions et les documentaires. Netflix a littéralement fait un hold-up dans ce domaine et contredit tous ceux qui pensaient que ces représentations n’étaient pas profitables financièrement !

Peut-on dire, comme pourrait l’illustrer l’exemple de Nadège Beausson-Diagne qui confie qu’elle a eu à 17 ans le deuxième prix du Conservatoire alors qu’elle aurait dû avoir le premier car on lui a dit « qu’elle ne ferait pas carrière en tant que Noire » que le talent d’une actrice ou d’un acteur est jaugé l’aune de sa couleur ?

A.M : Ce n’est pas comme s’il n’y avait pas eu d’évolutions depuis 2000, depuis que Calixthe Beyala et Luc Saint-Eloy sont venus sur la scène des César dénoncer l’absence d’artistes noirs dans le cinéma français. Entre temps, il y a eu Omar Sy et Intouchables, il y a eu Tout simplement noir de Jean-Pascal Zadi. Mais concernant l’accès à des rôles variés, le chemin est encore long… Et la progression en termes de visibilité des acteurs non blancs s’est faite surtout grâce aux productions américaines diffusées en France. En plus, les acteurs noirs ou arabes ont souvent droit à des rôles négatifs. Il est temps qu’interviennent de vrais changements.

Aïssa, diriez-vous qu’au début de votre carrière, vous aviez en quelque sorte intériorisé le racisme systémique de la société dans votre façon de vous exprimer ?

J’appartenais à mon époque. Sachant qu’en France, on a longtemps fait en sorte de reléguer ces problèmes en périphérie ou d’utiliser des termes contradictoires comme « discrimination positive » qui brouillaient le message. Heureusement, on a aujourd’hui des outils, des mots, qui nous permettent de « mieux » penser.

Les personnages de femmes noires sont-ils soit ultra-stéréotypés soit fétichisés ?

I.S : Oui, et elles ne font que passer… L’addition des témoignages de ces actrices montre bien quelle est l’étendue du problème

A.M. : Ce qui m’inspire aussi dans ce qu’elles nous relatent, ce sont aussi leurs extraordinaires capacités de résilience. Malgré les choses blessantes qu’elles ont affrontées, leurs parcours de vie empreints par les empêchements, elles s’en sortent toutes la tête haute.

Comprenez-vous que certaines actrices noires ne se sentent pas l’âme de militantes ?  

A.M : Mon engagement ne concerne que moi et je n’en fais pas un modèle. Les combats féministes appartiennent à toutes. Et il y a mille façons de faire bouger les lignes. Je crois qu’il est très important de respecter le choix de chacun.

I.S. : En France, on adore diviser pour mieux régner. Et on a des politiques qui mettent en place ces bons vieux procédés, hérités des systèmes coloniaux, qui consistent à faire en sorte d’exciter les antagonismes entre les gens. Ce n’est pas du tout notre propos dans Regard Noir.

Bénédicte Flye Sainte Marie

En pratique : Le documentaire Regard Noir d’Aïssa Maïga et Isabelle Simeoni est diffusé sur CANAL+ et et sur myCANAL le mardi 16 mars à 22h45. Le livre Noire n’est pas mon métier est paru en mai 2018 aux éditions du Seuil (17 euros)

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