24 November, 2020
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Garde partagée, la nouvelle guerre des sexes

Une « bombe » émotionnelle

Qui gardera les enfants? Cette simple question, posée au lendemain d’une rupture, serait-elle devenue la mine émotionnelle d’une nouvelle guerre des sexes?

Les chercheurs Irwin Garfinkel et Patrick Wong l’avaient prédit en 1990: la fixation et le système de perception automatique des pensions alimentaires risquent « de déplacer l’enjeu de la bataille que se livrent les ex-conjoints en mettant davantage l’accent sur la garde des enfants que sur le montant de la pension alimentaire. » Ils ont eu du flair : dix ans plus tard, les questions de la garde des enfants et des droits de visite du parent non gardien sont aujourd’hui à l’ordre du jour.

Une perspective qui met en scène l’opposition des groupes féministes et masculinistes. Ces derniers croyaient d’ailleurs leur cause entendue. Sa pierre d’assise? Le principe du partage des responsabilités parentales. Sans imposer la garde partagée, il indique clairement qu’il est bénéfique pour les enfants d’avoir une interaction importante et régulière avec leurs deux parents. Et ceux qui veulent déroger à ce principe devront faire la preuve que de telles relations sont contraires à l’intérêt supérieur de l’enfant.

La réaction des groupes féministes a été immédiate. L’idée de remplacer les termes « garde et droits de visite », sous prétexte qu’ils sont trop limitatifs et ont une connotation gagnant-perdant, par une formule vague comme le « partage des responsabilités parentales » ne reflète pas la réalité… à savoir qu’un seul des deux parents, le plus souvent la mère, est responsable des décisions et des soins quotidiens la majeure partie du temps.

Bombe émotionnelle

Il faut dire que la question de la garde peut déclencher un débordement émotif qui laisse peu de place aux attitudes rationnelles. C’est peut-être là le nœud du problème. Justin Lévesque, professeur à l’Université de Montréal, met le doigt sur le dilemme fondamental : « Au moment de la rupture, deux tâches principales s’imposent : d’une part, dénouer les liens d’une relation intime et, d’autre part, faire l’apprentissage d’un nouveau rôle parental, sans la présence quotidienne de l’autre parent. La première déclenche une avalanche de sentiments, souvent négatifs, teintés de méfiance et de rancœur; la deuxième est orientée vers l’avenir et exige la coopération.

Cas d’exception

Deux voix se font néanmoins entendre avec force. Celle des groupes féministes actifs auprès des femmes victimes de violence conjugale qui, au nom du droit à la sécurité des mères et des enfants, s’opposent à la garde partagée dans les cas de brutalité. Puis il y a celle des groupes masculinistes, qui invoquent le « droit à l’enfant » des pères séparés et divorcés.

Le fait que seules les positions de ces deux groupes aient été largement médiatisées a eu pour effet de cristalliser le débat autour des cas extrêmes. Or, aussi dramatiques et inacceptables que soient les situations de violence et les histoires de pères privés de leurs enfants, elles sont relativement rares.

Aujourd’hui, dans 80 % des ruptures, les deux parents maintiennent des liens étroits avec leurs enfants. Dans le tiers des cas lorsqu’il y a divorce et dans plus de 60 % des cas lorsqu’il y a simplement séparation, la question de la garde se règle en dehors du système juridique. Même là, elle ne donne pas lieu à une bataille épique.  La grande majorité des couples aboutissent à un accord dans le cadre d’une médiation. 

Les juges, c’est un fait, accordent la garde à la mère environ quatre fois sur cinq. Faut-il en conclure qu’ils ont des préjugés? On ne dispose d’aucune étude fiable sur le sujet. Il est clair cependant que les juges tiennent compte de la situation dans la famille avant la rupture. Et ici, les femmes se présentent généralement avec un meilleur bilan. Est-ce que les juges ont raison de se référer au passé? C’est la question qui est posée.

Les parents oscillent entre ces deux attitudes et sont tiraillés par des sentiments contradictoires. Certains arrivent après une plus ou moins longue période à passer de la compétition à la coopération, à mobiliser leurs énergies vers une meilleure réorganisation familiale; d’autres n’y parviendront jamais.

Il faut comprendre que la séparation crée un choc qui oblige à redéfinir les besoins et les rôles. Les motivations derrière les demandes varient. Certains cherchent à corriger le passé, à punir l’autre, ou encore poursuivent des buts purement pécuniaires.

« Il arrive que les parents se servent de l’enfant pour bâtir un rapport de force après la rupture », poursuit Diane Lamoureux, professeure en sciences. « L’enfant cesse alors d’être une personne pour devenir un enjeu. » Sa collègue Pierrette Bouchard trouve d’ailleurs très dérangeante l’expression « droit à l’enfant » « qui évacue toute la question de l’éducation et des soins quotidiens et exclut la notion de responsabilité. »

Une chose… et son contraire

Selon Germain Dulac, auteur de Aider les hommes… aussi  et professeur à McGill, bien des hommes veulent sincèrement assumer davantage leur paternité. Sauf que, ses travaux le démontrent, ils ne mettent pas en place les conditions pour le faire, utilisant plutôt des stratégies qui rendent invisible leur engagement parental. Lorsqu’ils emmènent le petit chez le dentiste, par exemple, ils invoquent un problème de plomberie ou un rendez-vous au garage pour s’absenter du boulot (!) « Ils se piègent eux-mêmes en ne s’affirmant pas ouvertement comme pères, en ne se positionnant pas comme des facteurs de changement, en ne créant pas de nouveaux modèles positifs. L’État, de son côté, se montre frileux par rapport à la mise sur pied de programmes qui reconnaissent clairement l’importance des pères et établissent une réelle équivalence entre les pères et les mères. »

Le psychologue-sexologue Yvon Dallaire aborde la question du rôle du père : « On demande aux pères de s’occuper des enfants autant que la mère le fait et, surtout, de le faire de la même façon qu’elle. Pas question de valoriser l’aspect spécifique que pourrait avoir la paternité, exprimée dans le contexte propre de la masculinité. Les hommes se trouvent donc coincés entre une double polarité: s’impliquer en tant que père ou se désengager et, lorsqu’ils décident de s’impliquer, le faire selon leur ressenti ou selon les attentes de leurs partenaires. »

Germain Dulac n’hésite pas à l’affirmer : la société est sexiste en matière de parentalité « dans la mesure où elle ne valorise que le modèle féminin. Nous vivons sous l’emprise de valeurs qui font en sorte que la paternité est dépendante de la capacité des pères à mimer les comportements des mères. C’est une parentalité construite par la négation. » Construite aussi sur une dévaluation des capitaux masculins. 

Diane Lamoureux reconnaît que « Oui, il y a des femmes qui ne font pas confiance et qui ne délèguent pas. Cela dit, personne ne naît compétent. On le devient avec l’usage. Les femmes ont davantage pratiqué que les hommes et peuvent se référer à une pluralité de modèles parentaux. Les pères doivent inventer un nouveau modèle. On ne peut leur demander d’être des mères. La situation devient problématique lorsqu’un rapport hiérarchique s’établit parce que le père demande tout le temps à la mère quoi faire. Ce rôle de coaching et de supervision comporte une charge mentale dont on ne tient pas du tout compte. »

Le véritable paradoxe est là: les hommes sont en apprentissage et les femmes ont raison de dire qu’ils ont besoin d’être épaulés. De leur côté, les femmes ne savent pas comment abandonner en partie un territoire qu’elles ont occupé seules auparavant. 

Ce discours peut agacer. Les femmes ne mettent pas en doute la compétence parentale des hommes : elles leur demandent de l’exercer, de partager plus équitablement. 

Le débat prouve qu’il reste à inventer d’autres modèles en réponse aux changements profonds et irréversibles induits par le féminisme.

Qui s’en plaindra?

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