20 October, 2020
HomeJe m'informeCultureFrançoise Laborde « Il y a une sorte d’insupportable retour de la pudibonderie »

Françoise Laborde « Il y a une sorte d’insupportable retour de la pudibonderie »

Comme les dix-huit autres célébrités qu’elle a rassemblées autour d’elle, l’ancienne présentatrice du 13 heures de France 2 a accepté de prendre la pose topless, dans le cadre d’Octobre Rose, pour sensibiliser les femmes à l’importance du dépistage contre le cancer du sein mais également pour protester contre la tendance de notre société à n’assimiler leur poitrine qu’à sa fonction érotique.

Vous avez été très active pour fédérer vos camarades personnalités pour Octobre Rose. Est-ce vous qui avez décidé d’axer cette opération autour d’Indécents, mes seins ? une thématique qui semblait allait de soi cette année ? 

Au départ, Céline Lis-Raoux, que je connais depuis longtemps et qui est la directrice de l’association Rose-Up et de Rose Magazine m’a parlé de l’histoire d’Anaëlle Guimbi, Miss Guadeloupe, qui a été disqualifiée pour Miss France pour avoir posé la poitrine nue, maquillée avec une technique de body painting. J’ai trouvé que c’était absolument grossier, surtout de la part d’un concours qui ne juge les gens que sur leur plastique. Alors, nous nous sommes posé la question « pourquoi ne demanderions-nous pas à nos copines artistes de faire la même chose ? ». C’est à partir de cet échange que tout s’est enclenché. 

Sa finalité est-elle d’inciter les femmes à considérer cette partie du corps exactement comme une autre, afin d’enlever les tabous qui existent autour de la mammographie ? 

Oui, il y un double message, d’abord celui qui consiste à dire qu’il faut continuer à se faire dépister, y compris pendant cette période de Covid. Le second, c’est « Lâchez-nous le soutif ». Ça suffit ! Entre Miss France qui joue les vierges effarouchées, cette femme qui n’a pas pu entrer au Musée d’Orsay parce qu’un employé de la sécurité a eu des vapeurs en regardant son décolleté et ce sondage de Marianne sur les tenues républicaines qui se demande s’il est supportable que l’on puisse voir les bretelles des soutien-gorge chez les lycéennes ou si elles peuvent porter des hauts sans soutien-gorge, il y a une sorte d’insupportable retour de la pudibonderie. On est chez les dingues ! Doit-on remettre des robes de bures ou des ceintures de chasteté, tant qu’on y est ? On revient à une forme de pensée archaïque, à une sorte de culture dans laquelle on perçoit les hommes comme des animaux en rut qu’on ne pourrait pas contrôler. Et on explique à la victime que c’est à elle de désamorcer ces pulsions avec des vêtements décents. Il faut arrêter de considérer l’envie de viol comme naturelle ! Je trouve par ailleurs qu’il y a un vrai paradoxe dans notre époque qui est hypersexualisée dans les clips et les vidéos des réseaux sociaux et la vraie vie, où l’on nous demande d’être des petites créatures rangées. C’est supercompliqué d’être à la fois des bombes atomiques et des reines de vertu. 

Comment une situation telle que celle d’Anaëlle Guimbi peut-elle encore se produire en 2020 et être provoquée par une femme, en plus ? 

Je pense qu’il y a chez les femmes le même pourcentage d’idiotes qu’il y a de crétins chez les hommes. Elles ne sont pas toutes des saintes et eux tous des salauds. Certaines d’entre elles oscillent entre le syndrome de Stockholm et le fait de reprendre à leur compte les codes des dominants ou ont pleinement intégré les schémas de la société patriciale. Les femmes misogynes ça existe !  Là, Sylvie Tellier a appliqué bêtement le règlement au lieu de faire machine arrière. Comme si cette compétition était si importante que ça…On a l’impression, à l’entendre, qu’elle gère le Prix Nobel de physique-chimie. C’est tellement stupide que ça me fait le même effet que quand Alice Coffin dit qu’il faut éliminer tous les hommes de nos vies….  

Comme la philosophe Camille Froidevaux-Metterie, qui témoigne de l’impossibilité pour les femmes de laisser voir publiquement « la chair mouvante et les tétons » des seins, considérez-vous qu’ils ne nous appartiennent pas, au moins dans l’imaginaire collectif ? 

Oui, c’est sans doute vrai. Je repense à Tartuffe qui dit à Dorine dans la pièce de Molière « Cachez ce sein que je ne saurais voir » et qu’elle lui répond « Je vous verrais nu du haut jusqu’en bas, Que toute votre peau ne me tenterait pas ». Les femmes peuvent trouver un homme attirant ou sexy sans avoir l’idée de lui mettre la main au cul. Ça ne leur traverse pas l’esprit, elles n’en ont pas le désir. Mais il faut croire que ça fait culturellement partie du masculin de s’approprier nos seins… Il y a certainement une partie d’inné là-dedans mais c’est le rôle de l’éducation de réguler cela, d’apprendre aux garçons le respect du corps des filles et à celles-ci à prendre confiance en elles. C’est compliqué parce que nous sommes dans une société aux comportements très genrés. 

Est-ce important pour vous que chaque femme ose se revendiquer comme féministe et que ce terme ne soit plus connoté péjorativement ? 

Oui, c’est ce que je dis toujours, il faut que toutes les femmes soient féministes et que tous les hommes le deviennent. Pour ma part, je suis attachée au féminisme universaliste, je ne veux pas qu’il y ait un féminisme du Nord ou du Sud, noir ou blanc etc… Selon moi, la bataille est la même dans la Creuse, au fin fond du Sahel ou dans le seizième arrondissement parisien. Et on ne doit pas dévoyer le féminisme avec des termes que chacun reprend à sa sauce pour servir sa propre cause. Il y a beaucoup de luttes à mener mais la mère de toutes les batailles est l’égalité salariale et l’égalité d’accès aux postes car cela permet de changer les choses de l’intérieur. 

Bénédicte Flye Sainte Marie, Women Today

En pratique : pour en savoir plus, rendez-vous sur le site www.rose-up.fr

Share