26 October, 2020
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Femmes prisonnières des goulags

Une souffrance inconnue

« L’Archipel du Goulag » d’Alexandre Soljenitsyne et les « Contes de la Kolyma » de Varlam Chalamov font partie des récits de survivants des goulags les plus connus. Les Mémoires écrits par des femmes prisonnières sont généralement moins connus, mais donnent au lecteur un nouvel aperçu d’une période historique terrifiante qu’il n’est pas prêt d’oublier.

Les récits d’une vie de labeur dans les camps aux quatre coins de l’Union soviétique incluent viols, prostitution, enfants mort-nés et interrogatoires violents. Mais au-delà des nombreuses horreurs vécues, on trouve aussi de surprenantes et impressionnantes histoires d’amour et d’amitié, de détermination et de débrouillardise.  

Ces extrêmes sont racontés avec des détails à la fois frappants et inoubliables par des femmes ayant survécu aux camps de travail.

“La page la plus sanglante de notre histoire”

Goulag était à l’origine l’acronyme russe pour « Administration principale des camps » mais a rapidement désigné le système d’emprisonnement et de travail forcé que Staline a développé en 1929 et qui s’est élargi jusqu’à sa mort en 1953.

Anne Applebaum, dans son ouvrage Goulag: une Histoire estime qu’entre ces deux dates « quelques dix-huit millions de personnes sont passées par ce système de masse » et des millions d’autres ont été forcées d’émigrer. Les conditions de vie étaient terribles, la mortalité très élevée.

Mais, « finalement, écrit Applebaum, les statistiques ne peuvent décrire parfaitement ce qui s’y passait ». Nous ne pouvons imaginer la souffrance derrière ces chiffres qu’en lisant les témoignages écrits par les survivants.

Tamara Petkevich a passé sept ans dans les camps de travail. Dans son autobiographie Mémoires d’une actrice du Goulag, elle mentionne un ancien officier du NKVD (les services de sécurité) ayant fini en prison. « La page la plus sanglante de notre histoire s’était ancrée profondément dans la conscience déchaînée de ce fonctionnaire », écrit Petkevitch.

Il erre sans but, marmonnant des décrets dérangeants ayant pour objectif  de fusiller, exiler ou arrêter « toutes les femmes de Moscou » et devient finalement fou furieux.

Evguenia Guinzbourg, professeur à Kazan, a dû passer dix-huit ans dans les camps d’emprisonnement soviétiques. Ses mémoires intitulés Le Vertige décrivent les détails du quotidien qui mettent en exergue l’horreur, comme lorsqu’elle lave son soutien-gorge dans un pot de chambre ou qu’elle le raccommode à l’aide d’une arête de poisson « trouvée dans le ragoût du soir » et qui lui fait office d’aiguille.

Le sexe et la mise au monde

Ecrasées par la vie morne des camps de travail, certaines femmes trouvaient le moyen de  monnayer leur corps contre une meilleure nourriture et des conditions de vie plus clémentes. Toutes, cependant, ne succombaient pas à cette tentation car cela impliquait le dédain voire l’hostilité des autres prisonnières.

« Ses mains bleues et ses doigts crochus, engourdis par le froid, s’avançaient vers moi », écrit Guinzbourg. Lorsqu’on lui offre de l’argent contre des faveurs sexuelles, elle commente ironiquement qu’elle pensait auparavant que la question de la prostitution n’était qu’un problème social ou un thème théâtral.

Les auteures de ces Mémoires ont majoritairement été arrêtées pour des raisons politiques en vertu du tristement célèbre Article 58 du Code Pénal. Désignée comme « fille d’un ennemi du peuple », Petkevitch fut arrêtée alors qu’elle avait à peine vingt ans en 1943.

En tant que belle jeune femme, elle était souvent la cible d’agressions sexuelles. Quand elle repoussait le chef du département culturel et pédagogique, il grognait : « Tu vas croupir ici. Et tu me supplieras à genoux pour que je t’aide… »

Petkevitch décrit plus tard comment les mères étaient séparées de leurs enfants et se souvient d’une prisonnière qui se dénudait et « maudissait et maugréait qu’elle était de nouveau enceinte ». Les gardes l’ont emmené au bloc d’isolement, « d’où ses cris ont résonné jusqu’à nous pendant longtemps par la suite ».

Moments de grâce

Contre toute attente, quelques histoires en provenance des goulags transcendent la sauvagerie. Orlando Figes, dans son très touchant roman épistolaire Les Amants du Goulag, raconte la relation entre Lev et Sveta après que Lev ait été emprisonné. Elle a tout risqué pour lui rendre visite et lui faire parvenir de quoi survivre. Les 1 500 lettres qu’ils se sont écrits sont un hommage à l’esprit humain.

L’histoire d’amitié dans un goulag la plus connue est celle qui a uni Ariadna Efron, fille de la poétesse Marina Tsvetaeva, et Ada Federolf, dont les Mémoires ont été publiée ensemble en un volume appelé Travail non-forcé.

Efron y écrit dans une lettre que la relation qu’elle entretient avec Federolf « a résisté à dix ans de conditions de vie, de difficultés que, Dieu merci,  tu ne peux même pas imaginer ». Federolf décrit son plaisir à rencontrer « Alya » une nouvelle fois après qu’elles aient été séparées : « Voilà ce qu’est la joie d’un prisonnier, la joie de retrouver quelqu’un qui nous est cher »

Plusieurs Mémoires décrivent l’utilisation d’un langage codé pour communiquer d’une cellule à l’autre. Quand Guinzbourg a finalement réussi à décoder le message de son voisin, qui répétait patiemment « S-A-L-U-T-A-T-I-O-N-S », elle a pu « ressentir sa joie » à travers les dalles de pierres qui composaient le mur.

Pour Guinzbourg, « il n’y a pas d’amitiés plus sincères que celles que l’on crée en prison ». La littérature est également devenue une ligne de vie. Guinzbourg a récité de la poésie russe, a composé et mémorisé ses propres poèmes, se demandant : « Qui croire, Quand tout n’est que mensonge ? ».

Petkevitch, qui est devenue actrice, d’abord avec une compagnie de théâtre qui donnait des représentations dans les camps, puis dans le monde extérieur, explique souvent le pouvoir de l’art. Les histoires qu’elle raconte deviennent « plus puissantes encore que ma propre souffrance ». Lors d’une représentation dans un camp, « la salle entière était en pleurs… nous avions oublié ce qu’était la musique ».

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