Femmes et franc-maçonnerie : loge féminine et / ou féministe ?

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur email
Partager sur print

Entretien avec Catherine Lyautey, Grande Maîtresse de la Grande Loge Féminine de France.

WomenToday :

Bonjour Catherine Lyautey, ma première question est celle du titre de votre interview : la Grande Loge Féminine de France est-elle une Loge féminine et / ou féministe ?

Catherine Lyautey :

La réponse est féminine, pas féministe. Féminine car nous sommes une association de femmes. Féministe effectivement, automatiquement car nous avons ce regard féministe sur les sujets de société ou ce qui se déroule dans la cité.

WomenToday :

Les Français ont souvent porté un grand intérêt à la franc-maçonnerie car elle accueille dans ses loges une pléiade d’hommes politiques et d’artistes et quelques femmes. Ainsi ma première question de néophyte est comment la franc-maçonnerie féminine est-elle née ?

Catherine Lyautey :

Quand la franc-maçonnerie, en général s’est réalisée, les constitutions d’Anderson prévoyaient déjà fondamentalement que les esclaves, les femmes, les fous, les athées stupides ne pouvaient être admis en franc-maçonnerie. Vous comprenez ainsi que nous partions de très très loin. Mais ce n’est pas cela qui arrête les femmes.

Trente ans plus tard, elles réussissent à, un peu, s’imposer dans certaines loges mais uniquement quand les travaux étaient terminés. En 1777 apparaît la vraie maçonnerie d’adoption ou manuel des franches-maçonnes. Certains devoirs pour les maçonnes sont bien précisés : « Obéir, travailler, se taire ».

En 1882, à force d’opiniâtreté et de de détermination, création de la première obédience mixte « Le droit humain ». Le tournant de l’histoire de la maçonnerie féminine se déroule en 1901 car certains de nos frères pensent qu’il n’est pas normal que les femmes ne puissent pas être initiées. Ainsi des frères de La Grande Loge de France initient huit femmes, ce qui leur posera des problèmes au niveau de leur obédience, et nous devenons ce que nous appelons « l’os d’adoption ». Cela signifie la possibilité de travailler entre femmes mais sous l’autorité, la tutelle de nos frères. Malgré cette emprise, ces femmes travaillent sur tous les combats de l’époque tels que la participation à la vie publique, l’extension du droit de vote aux femmes, l’union libre, la protection de la mère et de l’enfant… Bref tous les sujets de sociétés émergeants du début de ce siècle.

Après 1914, les femmes ont pris, bien entendu, une autre place et pouvaient être considérées à l’égal de l’homme. Evidemment on sait très bien que les hommes restent, toujours, timorés face à ce phénomène. En 1938, les sœurs votent l’autonomie des loges féminines seulement tout est malheureusement stoppé par le second conflit mondial où des maçons et des maçonnes ont été déportés. Dès 1944, les femmes mettent en place un comité de reconstruction pour créer des loges féminines et le 21 octobre 1945, l’Union Féminine Maçonnique de France est créée et son nom changera le 22 septembre 1952 en Grande Loge Féminine de France.

WomenToday :

« Une Franc maçonne est une femme ordinaire avec, une exigence en plus. » voilà comment Gisèle Faivre, ancienne Grande Maîtresse, définit la maçonne.

Que signifie cette exigence et quels sont les devoirs et responsabilités d’une femme quand elle entre en Franc-maçonnerie ?

Catherine Lyautey :

Selon nos principes maçonniques, il faut défendre nos idéaux, travailler sur son propre perfectionnement et sur celui de l’humanité en général. Il faut ainsi que nous, franc-maçonnes, transmettions les outils et les valeurs reçus de nos aînés pour éclairer la cité et pour construire une société plus fraternelle et plus juste.

Vous connaissez les valeurs de la franc-maçonnerie qui sont liberté, égalité, fraternité auxquelles je veux toujours rajouter laïcité car la laïcité pour les femmes est quelque chose de fondamental. Et puis bien entendu d’autres éléments tels que la droiture, l’exemplarité et la justice.

WomenToday :

Pourquoi et comment devient-on franc-maçonne ?

Catherine Lyautey :

Je pense qu’à un moment de sa vie on se pose des questions sur le sens que l’on veut donner à sa vie. A un moment, quelconque, on est dans une quête et on se demande « où je vais, qu’est-ce que je fais sur cette terre ». Donner du sens à notre vie.

Pour devenir franc-maçonne, souvent l’une des principales portes d’entrée est la rencontre d’une amie, d’une collègue, d’une relation à qui l’on confie ce questionnement et qui vous révèle, qu’il est ou elle est franc-maçon ou franc-maçonne et qui vous guide. Ou alors vous êtes dans cette démarche, vous consultez notre Loge par internet et ainsi vous découvrez que nous organisons des conférences publiques auxquelles vous pouvez bien évidemment assister et nous rencontrer.

WomenToday :

Pouvez-vous brosser le « portrait type » d’une franc-maçonne ?

Catherine Lyautey :

Non. Je crois que l’on ne peut absolument pas brosser un portrait type. La seule chose qui est pour moi une évidence, c’est que chaque femme qui est dans cette quête cherche à trouver quelle est sa place dans l’univers, dans notre monde et qui ne craint pas de se remettre en question peut devenir maçonne.

Bien évidemment nous la préviendront qu’elle n’est pas là pour qu’on lui apporte des réponses mais c’est à elle de trouver ses réponses, sa vérité. Et pour être accueillie chez nous, il faut bien entendu être en accord avec nos principes : ne pas tenir de propos malveillants ou appartenir à un groupe qui a recours à la haine, au racisme ou à la discrimination.

WomenToday :

Pour quelles raisons la franc-maçonnerie féminine n’est-elle pas vraiment connue ?

Catherine Lyautey :

La franc-maçonnerie féminine n’est ni fermée, ni secrète. Et comme tous les franc-maçons nous sommes discrètes. C’est peut-être une cause de cette non-visibilité. Néanmoins, il ne faut pas oublier que les préjugés antimaçonniques perdurent et c’est encore parfois un peu compliqué de se dévoiler, de se révéler. Mais bien évidemment quand nos principes sont attaqués ou bafoués, comme ce fut le cas lors des attentats de Charlie Hebdo, nous réagissons, nous descendons dans la rue es-qualités avec nos banderoles.

Nous réagissons aussi beaucoup par voie de communiqués de presse qui ne sont pas repris dans les médias. Et là je pourrais vous demander à vous, homme de média, pourquoi ? Pourtant nous organisons beaucoup de conférences publiques, de nombreux colloques afin d’expliquer qui nous sommes et ce que nous faisons.

WomenToday :

La non-mixité est -elle nécessaire pour vos travaux ? Ne vous privez-vous pas d’un « éclairage » complémentaire ?

Catherine Lyautey :

Avant tout il faut que les choses soient très claires. Entrer en Grande Loge Féminine de France veut dire recevoir l’initiation parce que nous sommes un organisme initiatique et non pas une banale association. Nous recevons donc une initiation de la part d’autres femmes qui ne sont conférées qu’à des femmes. Dans le paysage maçonnique vous avez tout le champ des possibles, des obédiences strictement masculines, d’autres strictement féminines ou mixtes. Donc le choix est ouvert aux femmes de pouvoir s’orienter vers ce qu’elles choisissent.

Notre société actuelle est mixte tout au long de sa vie et pourquoi n’y aurait-il plus que des espaces communs. Notre spécificité féminine crée un lien de liberté, de parole totale. Nous parlons entre nous tout à fait librement. Je pense qu’il y a beaucoup de choses que nous pouvons dire et que nous ne dirions peut-être pas en mixité.

Nous n’initions pas d’hommes mais nous accueillons tous nos frères membres d’obédiences amies. Dans nos rituels il est bien précisé, c’est une phrase de notre cérémonial, « Mesdames, vous êtes un des pôles de l’humanité, n’oubliez jamais que l’homme est l’autre pôle ».

C’est donc un choix en toute liberté de chacun, de chacune et qui n’a rien à voir avec un désir de séparation, voire d’exclusion.

WomenToday :

La création de la Grande Loge Féminine de France a-t-elle un lien avec le mouvement de libération des femmes qui s’est répandu en Occident et ailleurs au XXe siècle ?

Catherine Lyautey :

Bien évidemment les franc-maçonnes participèrent au développement de l’accès à la contraception, à la légalisation de l’avortement, à la reconnaissance des droits sociaux des femmes.

Dans notre ADN je crois que nous avons la recherche de l’émancipation des femmes. Il faut que les femmes puissent prendre leur place, toute leur place, en tant que femmes et citoyennes. Et nous continuons à nous engager sans distinction pour l’égalité des droits et des devoirs de tous les êtres humains. Et bien sûr pour la Grande Loge Féminine de France nous nous battons en priorité pour le droit des femmes.

WomenToday :

Quelle est votre « rôle » en tant que Grande Maîtresse de la GLFF ?

Catherine Lyautey :

Je suis la présidente d’un conseil d’administration d’une fédération de 450 associations qui regroupent plus de 14 000 membres. C’est donc une gestion au quotidien. Mon rôle principal est de fédérer. Après la Covid, nous reprenons le cours de nos activités et tout le conseil d’administration est là pour une remise en route de nos travaux avec force et vigueur.

WomenToday :

Je vous cite « Les loges sont des laboratoires d’idées où tous les champs d’étude sont largement explorés ». Quelles sont à ce jour vos « planches » prioritaires ?

Catherine Lyautey :

Il faut savoir que nos loges s’emparent librement des sujets qui les intéressent. Au sein de notre obédience, nous avons des commissions d’étude qui travaillent sur des grandes thématiques. Une commission d’étude qui travaille sur la laïcité et qui observe toutes les montées des intégrismes de toutes les religions dans l’éducation et la santé.

La commission des droits des femmes réfléchit sur l’égalité femmes-hommes qui est encore loin d’être acquise.

Puis nous avons notre dernière commission créée « étique et bioéthique » qui travaille sur l’éthique du numérique avec des réflexions sur l’utilisation de l’Intelligence Artificielle ou la crypto-monnaie.

Également l’éthique environnemental avec l’éco-féminisme et puis aussi la bioéthique car qui mieux que les femmes peuvent réfléchir à des thématiques, souvent liées au corps des femmes telles que la GPA ou la PMA. Mais aussi sur des sujets universels comme la réflexion sur la fin de vie.

WomenToday :

Que fait la GLFF pour défendre les droits des femmes ?

Catherine Lyautey :

Afin d’illustrer mes propos je vais vous citer des questions qui sont abordées par les régions ou les commissions. Parmi les exemples, je peux vous évoquer certains travaux tels que :

  • La charge mentale et l’emprise
  • Les droits des femmes face à la crise sanitaire
  • L’inceste et ses conséquences
  • La situation des femmes en Afghanistan
  • Le sexisme ordinaire dans le sport
  • Le don d’enfant est-il altruiste

C’est une illustration de quelques-uns de nos travaux. Et aussi récemment, l’organisation d’un colloque « Rendre visible l’invisible » qui était tout un travail autour de l’inceste.

Nos commissions effectuent des travaux de fond sur les grandes conventions d’Istanbul. Et c’est grâce au travail de toutes ces commissions que nous sommes interpellés par les pouvoirs publics afin de donner notre vision sur les droits des femmes.

WomenToday :

Le Grand Orient de France (non mixte) mène-t-il des travaux afin de faire avancer, d’un même pas, la cause des femmes ?

Catherine Lyautey :

Je ne suis pas au Grand Orient de France mais je pense que toutes les obédiences, mixtes ou ayant des loges mixtes, sont attentives également à faire avancer le respect des droits humains et donc ceux des femmes.

WomenToday :

Peut-on parler d’universalisme maçonnique ou bien la franc-maçonnerie est-elle déterminée par le genre ?

Catherine Lyautey :

C’est l’universalisme par notre démarche, par notre méthode et par les valeurs que nous défendons. Cette volonté de recherche de sens à notre vie qui peut se traduire par une recherche de spiritualité et par une volonté d’amélioration constante de la condition humaine, que nous soyons des sœurs ou des frères.

WomenToday :

Savez-vous quel regard les organisations féministes portent sur la franc-maçonnerie féminine ?

Catherine Lyautey :

Objectivement je ne peux pas vous répondre à cette question. Je ne sais pas. En revanche je sais que de nombreuses sœurs de mon obédience sont impliquées dans ces associations. Et c’est le travail fait dans nos loges, loin du tumulte médiatique, loin de cette injonction de vitesse, qu’elles peuvent apporter au sein de ces associations. J’ai toujours tendance à dire que nous sommes des colibris.

WomenToday :

La franc-maçonnerie féminine, un contre-pouvoir ? Peut-on décrire réellement sa puissance, son influence ?

Catherine Lyautey :

Contre-pouvoir, la réponse est définitivement non. En revanche transmettre à l’extérieur, définitivement. C’est la présence de nos sœurs dans la vie associative, dans la vie syndicale, dans la vie médiatique ou politique qui portent nos pensées et nos idées. C’est peut-être par ce biais là que l’on peut exercer une influence mais uniquement à ce niveau.

Il faut aussi savoir que nous ne sollicitons jamais les politiques mais les politiques, de temps en temps, nous sollicitent pour avoir notre avis sur des sujets de société. Par exemple sur la fin de vie par le ministère de la santé. Nous apportons cette réflexion qui est différente et qui peut aider à avoir un autre regard.

WomenToday :

Afin de conclure, deux questions d’actualité. La première étant quel regard portez-vous à ce jour à propos de la laïcité en France et Quid de la situation des femmes en Iran ?

Catherine Lyautey :

Ce n’est pas trop le regard que l’on porte sur la laïcité mais c’est ce que l’on fait de la laïcité. La laïcité c’est tout simplement la possibilité de pouvoir croire ou ne pas croire et la séparation de l’église et de l’état. Or ce que l’on remarque en ce moment c’est qu’il y a une montée des intégrismes religieux dans toutes les religions. Nous devons donc être absolument vigilantes et rappeler toujours que le droit de notre pays doit être laïque. Et c’est avec un regard de laïque que l’on doit apporter toute la construction de nos lois.

Je pense que les femmes en Iran ou en Afghanistan sont des femmes d’un courage absolument remarquable et qu’ainsi elles nous donnent des leçons car nous sommes peut-être installées dans une certaine forme de confort. Cela veut surtout nous montrer que nous devons toujours être vigilantes à nos droits en cas de crise économique ou de montée de certains populismes. Dans de telles circonstances c’est toujours le droit des femmes qui est menacé en premier.

Ce qui se passe dans ces pays doit nous apprendre à être, sans cesse, dans la vigilance pour les droits des femmes.

Propos recueillis par Michael John Dolan

Réagir, intervenir, suggérer ? Nous vous écoutons :   contact@womentoday.fr

Catherine LYAUTEY Grande Maîtresse de la Grande Loge Féminine de France, première Obédience Féminine au monde, est élue depuis Mai 2021. Elle a été initiée en 1994.

La Franc-Maçonnerie est pour elle un vrai chemin de vie !

Les femmes qui rejoignent la Grande Loge Féminine de France s’engagent sur un chemin philosophique et spirituel, authentique et intime.

Le partage entre femmes, avec leurs différences et les confrontations fécondes qui en découlent, permet d’accéder à une meilleure compréhension de soi et du monde.

Réfléchir sur soi, contribuer à construire une société harmonieuse, équitable, responsable, fondées sur des valeurs de liberté de conscience, de tolérance, de respect de l’autre et de soi-même, telles sont les raisons de devenir Franc-Maçonnes.

En Maçonnerie, la démarche, tout à la fois intimiste et collective, se construit sur des piliers de joie complice, de force confiante et de sagesse transmise en harmonie avec un capital collectif féminin qui nous dépasse et nous constitue.

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

Chaque semaine, son lectorat (60 % de femmes et 40 % d’hommes, toutes générations confondues) s’accroit et porte son message d’engagement positif. Mais parce que Women Today a fait le choix dès le départ de fonctionner sans publicité ni sponsor, nous avons besoin de vous afin de continuer à grandir et faisons appel aujourd’hui à vos dons.

Merci infiniment par avance de vos précieuses contributions.