Femmes & carrière : l’incroyable pouvoir de nuisance du sexisme bienveillant

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Bien plus pernicieux qu’une franche misogynie, il consiste à valoriser les femmes sur des prétendues qualités genrées pour mieux les inférioriser et les maintenir dans un système de domination masculine. Zoom sur un phénomène qui est malheureusement loin d’être en voie de disparition…

En matière de sexisme comme de transport ferré, un train peut en cacher un autre. Car si le machisme qui s’affiche ostensiblement à coup de comportements et d’arguments bien lourds comme « Femme au volant, mort au tournant » « difficile de se concentrer avec ta tenue » ou encore le très classique « avec vous les femmes/ les féministes, ce n’est plus possible de faire de l’humour » est facile à déceler, une autre forme, plus insidieuse, existe aussi. Conceptualisé dans les années 90 par des chercheurs en sciences sociales américains, Peter Glick et Susan T. Fiske, tous deux spécialisés dans l’analyse des discriminations, on le baptise chez les Anglo-Saxons, benevolent sexism, alors qu’il prend sous nos latitudes le nom de sexisme bienveillant. Apparemment galants, chevaleresques et prévenants, ceux qui le pratiquent disent adorer les femmes, voire les vénérer mais avoir par-dessus-tout le souci de les protéger. C’est en vertu de cela qu’ils estiment que certains métiers ou univers ne sont « absolument pas faits » pour elles. Les voient comme des fleurs délicates, des parfaites représentantes du bon vieux sexe faible dont des générations et des générations nous ont rebattu les oreilles pendant des siècles, en référence à Eve, cette écervelée biblique qui n’a pas eu assez de caractère pour résister à l’envie de croquer la pomme et a entrainé dans sa chute toute l’Humanité…. Par ce biais, ils entretiennent la conception stéréotypée qui voudrait qu’il y ait des fonctions naturellement dévolues à l’un ou l’autre des genres. C’est qu’avait déjà compris et défini Simone de Beauvoir en 1949 dans Le deuxième sexe où elle écrivait « Au lieu de leur faire porter les fardeaux comme dans les sociétés primitives, on s’empresse de les décharger de toute tâche pénible et de tout souci : c’est les délivrer du même coup de toute responsabilité. On espère qu’ainsi dupées, séduites par la facilité de leur condition, elles accepteront le rôle de mère et de ménagère dans lequel on veut les confiner »

Des agressions qui avancent masquées

Le sexisme bienveillant prend aussi volontiers des contours paternalistes, insistant la notion de complémentarité entre hommes et femmes. Et cultive volontiers le cliché de la fantastique tendresse et de l’empathie des femmes qui seraient le parfait contrepoint et adjuvant de la force virile des hommes. « Le sexisme bienveillant reste nocif malgré le sentiment favorable qu’il peut susciter chez les récepteurs parce qu’il repose sur la domination traditionnelle de l’homme et partage quelques-uns des présupposés du sexisme hostile, à savoir que les femmes sont mieux adaptées à certains rôles et à certains espaces et qu’elles sont plus fragiles et douces» précisent Glick et Fiske dans un article Sexisme, masculinité-féminité et facteurs culturels, publié dans la Revue internationale de psychologie sociale en 2005 et repris dans un rapport du Haut Conseil à l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes de 2015. Or, c’est justement parce qu’il s’habille extérieurement de cette fausse positivité qu’il est particulièrement difficile à repérer et qu’il est souvent une excellente stratégie -délibérée ou inconsciente- pour faire perdurer les inégalités.

Un facteur de perturbation avéré

De nombreuses études pointent ainsi ses effets délétères dans le monde du travail. Dans leur parution scientifique qu’a relayée L’année psychologique en 2012, Marie Sarlet et Benoit Dardenne montrent que les femmes exposées au sexisme bienveillant perdent en rendement professionnel. Ils citent entre autres l’expérience accomplie à Liège par l’équipe du Professeur Dardenne lors de simulations d’entretiens d’embauche. Les participantes à cette expérience, des étudiantes de 18 à 25 ans, se sont révélées moins performantes quand elles se trouvaient face du sexisme bienveillant que lorsqu’elles étaient confrontées à du sexisme franchement hostile. Car les signaux ambigus qu’on leur avait envoyés avaient eu tendance à les déstabiliser, à créer en elles une sorte de malaise qui faisait qu’elles ne savaient pas exactement comment répondre aux attentes de leur potentiel recruteur. Les mêmes observations ont été réalisées lors de tests cognitifs. Mais si le sexisme bienveillant est si toxique, c’est également parce que la fameuse sociabilité, ce que l’on désigne en anglais comme le communal et qui est donc traditionnellement accolé aux femmes est souvent considéré comme l’anti- thèse de l’agentic, c’est-à-dire la faculté de leadership, la capacité à s’illustrer dans les contextes de prise de décision et de compétition. Ce qui contribue à les maintenir à des postes de subordonnées, conduit à ce qu’on les retrouve si rarement au sommet dans les entreprises et institutions. Enfin, si cette forme de sexisme (apparemment) soft fait beaucoup de tort, c’est qu’il est sélectif. Il ne s’adresse en effet qu’aux femmes qui semblent rentrer les cases qu’on leur assigne et arborent des aptitudes censément féminines telles que la gentillesse et la douceur. Celles qui « sortent du rang » et osent faire preuve d’autorité, de fermeté et d’esprit revendicatif sont quant à elles fréquemment en butte à une animosité beaucoup plus explicite et violente de la part de leurs supérieurs et collègues. Autant de preuve de la nécessité d’être attentif/ve(s) à aux manifestations du sexisme bienveillant et de les combattre….

Bénédicte Flye Sainte Marie

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

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