28 October, 2020
HomeJe m'informeArtsFeminists in the City : une aventure féministe entrepreneuriale

Feminists in the City : une aventure féministe entrepreneuriale

L’histoire comme instrument de liberté

Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, Simone de Beauvoir publiait Le Deuxième Sexe aux éditions Gallimard. Son postulat ? On ne naît pas femme, on le devient. C’est l’idée d’une socialisation différente pour les filles et les garçons, et d’une théâtralisation du genre. À cela, j’ajoute qu’on ne naît pas féministe, mais qu’on le devient. Pour ce faire, il est nécessaire de s’instruire sur l’histoire des femmes et de leurs droits pour comprendre la domination et s’en libérer, comme l’affirme Michelle Perrot, pionnière de l’histoire sociale. Cette affirmation est l’essence du projet Feminists in the City (visites guidées et webinaires féministes ouverts à toutes et tous), que j’ai cofondé en 2018 aux côtés de Cécile Fara, dans le cadre de notre Master de Politiques Publiques à Sciences Po Paris.

Tout comme Simone de Beauvoir, j’ai vécu ma scolarité (collège-lycée) dans un établissement catholique qui m’a férocement conditionnée au devoir, à la compétition féminine et à l’oubli de soi. En 2013, je quittais la France pour poursuivre un Bachelor de Politics and International Relations en Angleterre, à l’Université de Bath. Dans un tour de passe-passe inattendu, je suis passée d’antiféministe moquant le terme féministe, les femmes « trop radicales » et qui « en font trop » à la sortie du lycée, à la Présidence de l’association féministe de l’Université de Bath lors de ma dernière année universitaire anglaise.

Ce qui a fait la différence durant ces quatre années ? L’accès à l’histoire du féminisme et aux études de genre, de Simone de Beauvoir à Judith Butler et à Kimberlé Crenshaw. Celles-ci m’ont fait prendre conscience du système d’oppression misogyne dans lequel nous vivons, et de la norme sexiste qui m’avait aveuglée jusqu’alors. Ce fut mon éveil féministe, la réalisation d’une évidence. Je ne suis donc pas née féministe, je le suis devenue.

Ce savoir m’a rendu la liberté, celle de faire mes propres choix indépendamment de ce qui m’avait été inculqué depuis mon enfance. Je ressentais dorénavant le besoin d’agir pour que d’autres accèdent à cette nouvelle liberté qui m’était offerte.

À mon retour en France en septembre 2017 dans le cadre d’un Master à Sciences Po Paris, l’image stéréotypée véhiculée sur les féministes me choque. Je cherche alors une idée pour démystifier le féminisme et populariser les études de genre. C’est à ce moment-là que je rencontre Cécile Fara, brillante étudiante sciencepiste. C’est un coup de foudre intellectuel et féministe. Elle aussi se rend compte de l’importance d’une éducation au féminisme. Nous philosophons ensemble sur des solutions pertinentes pour changer les regards sur ce mouvement politique.

Mais le féminisme étant si impopulaire, comment faire évoluer les mentalités ? Nous vient l’idée du street art comme porte d’entrée pour parler de féminisme, et de notre première visite guidée Street Art & Féminisme. Ce fut la naissance de Feminists in the City, avec pour mission d’user de l’art, de l’histoire et de la culture pour faire évoluer les mentalités et rendre aux femmes leur liberté sur le long terme. C’est une invitation à devenir féministe. Notre démarche était volontairement intersectionnelle, c’est-à-dire portée par une volonté de prendre en considération l’intersection des dominations. C’était le début de la belle aventure Feminists in the City, péripétie toutefois semée d’embûches.

Être une entrepreneure féministe

Les femmes représentent seulement 3 créateurs.rices d’entreprises sur 10 (1). Le fait que les femmes soient en minorité dans la création d’entreprise n’est pas une surprise : celles-ci sont conditionnées pour être perfectionnistes, les hommes pour être courageux. Les pressions psychologiques à dépasser pour se lancer dans l’entreprenariat sont ainsi plus intenses chez les femmes, et ce n’est en aucune façon une question de génétique.

Le résultat de ces années de conditionnement ? Le célèbre syndrome de l’imposteur.rice, synonyme de sensation de doute omniprésent. C’est un mécanisme psychologique qui incite les personnes concernées à ne pas se sentir légitimes dans leurs accomplissements : les femmes sont en première ligne.

Nous fûmes largement touchées par ce syndrome : c’est le premier frein à l’entrepreneuriat féminin. Rongées par le doute, Cécile et moi-même étions les moins confiantes dans le cours d’entrepreneuriat de Sciences Po qui nous a lancées : nous n’avions jamais l’impression d’être à la hauteur de nos ambitions. Les groupes composés d’hommes paraissaient milles fois plus sereins, même si leur projet était moins solide. Nous nous sommes même convaincues qu’il serait pertinent de d’abord passer par un doctorat avant de nous lancer !

Un deuxième frein à l’entrepreneuriat féminin, c’est le rapport négatif à l’argent. Pour de nombreuses femmes l’argent, c’est tabou. Les entrepreneures femmes lèvent en moyenne 50% de fonds de moins que les hommes, pour celles qui y parviennent (2). Ces chiffrent s’expliquent aussi par la socialisation dont femmes et hommes font l’objet. La société invite les hommes à se comporter comme la source de revenus principale de la famille. L’environnement social dirige plus les femmes vers un rôle domestique. Malgré certaines améliorations, les femmes réalisent encore 72% des tâches domestiques en France (3). Nous avons bien entendu été confrontées à la culpabilité de gagner de l’argent, notamment en proposant nos services de visites guidées à un prix bien au-dessous du marché dans un premier temps.

Être une entrepreneure féministe, c’est avant tout se donner les moyens en tant que femme de passer au-dessus du syndrome de l’imposteur.rice, du tabou de l’argent, et d’effectuer un travail personnel d’auto-empowerment. Si nous voulions tirer les femmes vers le haut, il fallait d’abord accepter notre valeur, nos capacités, nos forces. Avec Cécile Fara, nous avons profité de la sororité qui nous lie pour conquérir et cultiver notre confiance en nous. Rapidement, nous avons eu accès à une nouvelle forme de solidarité intergénérationnelle féministe, aux côtés de l’historienne et militante Claudine Monteil, qui nous façonne depuis notre rencontre.

Feminists in the City : les arrière-petites-filles du Deuxième Sexe

Dès 1949, Simone de Beauvoir dénonce le système patriarcal en mettant en évidence l’aberration des mythes et des cultures qui légitiment l’oppression des femmes et leur interdit de disposer librement de leur corps. Elle dénonce l’interdiction de la contraception et l’horreur des avortements clandestins, les inégalités salariales, le contrôle des hommes sur les femmes. Elle appelle à la libération.

Vingt ans plus tard, elle élabore aux côtés d’autres militantes du MLF (Mouvement de Libération des Femmes) le Manifeste des 343, une pétition parue le 5 avril 1971 dans Le Nouvel Observateur. C’est, selon le titre paru en une du magazine, « la liste des 343 Françaises qui ont le courage de signer le manifeste “Je me suis fait avorter” », s’exposant ainsi à des poursuites pénales pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement. La plus jeune signataire, petite fille du Deuxième Sexe, était Claudine Monteil, qui deviendra l’une des plus proches amies de Simone de Beauvoir pendant les vingt dernières années de sa vie.

Claudine Monteil milite aux côtés de Simone de Beauvoir jusqu’à sa disparition en 1986. Elle participe aux journées de dénonciations des crimes contre les femmes de 1972 orchestrées par Beauvoir à la Mutualité, demeure à ses côtés lors du procès de Bobigny (1973), et à l’occasion de multiples manifestations féministes. Elle est la petite fille du Deuxième Sexe. Plus qu’une féministe, Claudine Monteil est aussi historienne, diplomate honoraire française et autrice de nombreux livres.

J’ai rencontré Claudine Monteil pour la première fois un beau jour de printemps 2019. Claudine Monteil avait pris ses places pour une visite guidée Feminists in the City : Les femmes révoltées de Paris que je guidais. Son histoire me conquit : elle ne quitta jamais plus l’équipe Feminists in the City, et me fit réaliser l’importance de se souvenir de l’expérience des militantes aînées. À ses côtés, nous sommes devenues les arrière-petites-filles du Deuxième Sexe. Elle est aujourd’hui la marraine de Feminists in the City, et a hautement contribué à la création de notre visite guidée La vie de Simone de Beauvoir.

En 1974, Simone de Beauvoir s’adressait à Claudine en lui disant « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant ». Feminists in the City découle de notre volonté de sauvegarder la mémoire de l’histoire des femmes et de leurs droits, afin que ceux-ci ne soient jamais considérés comme acquis.

Julie Marangé, co-fondatrice, Feminists in the City

(1) INSEE, 2019. https://www.insee.fr/fr/statistiques/3741005

(2) Own Your Cash, 2019. https://www.ownyourcash.fr/fr/decouvrir-oyc/notre-vision-4

(3) Secrétariat d’État Chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes et la lutte contre les discriminations, 2019. https://www.egalite-femmes-hommes.gouv.fr/publications/droits-des-femmes/egalite-entre-les-femmes-et-les-hommes/vers-legalite-reelle-entre-les-femmes-et-les-hommes-chiffres-cles-edition-2019/

Share