26 November, 2020
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« Féministe n’est pas un gros mot » Anne Richard, réalisatrice de #MeToo secoue (aussi) la France

Dans un documentaire à la fois puissant et nuancé que diffuse France 5, elle s’attache à décrire comment cette vague de libération de la parole, initiée outre-Atlantique, a progressivement essaimé dans notre pays en dépit d’une réception médiatique qui lui était au départ largement défavorable. Rencontre.

Pourquoi avez-vous ressenti la nécessité de vous attaquer à ce sujet ? 

A la base, c’est Annette Lévy-Villard qui est venue me chercher. Elle avait un projet autour de #MeToo qu’elle ne savait pas comment traiter. Quant à moi, j’avais effectivement conscience de l’ampleur du phénomène américain mais dans l’Hexagone, j’en étais restée à #Balancetonporc et à ce qui l’avait suivi, la tribune parue dans Le Monde sur la liberté d’importuner de Catherine Deneuve et consorts. Comment se fait-il que moi, Française, je n’avais pas été sensibilisée à ça ? Est-ce que je n’avais pas les bonnes « lunettes » à l’époque ? Les médias nous ont-ils suffisamment explicité les choses ? Je suis journaliste de formation et je me suis rendu compte qu’il y avait un hiatus entre notre élite qui était plutôt hostile à ce mouvement et ce qui s’était passé dans la société. En entreprise, ça a bougé beaucoup plus de choses qu’on ne se l’imagine. Et puis les révélations d’Adèle Haenel sont arrivées et je me suis retrouvée pile au cœur de l’actualité…

Concernant le cinéma, n’est-il pas incroyable qu’il ait fallu attendre justement que cette actrice sorte du silence en novembre 2019 pour que la parole des victimes de violences sexuelles, pourtant nombreuses, puisse commencer à y être considérée ? 

Si, c’est absolument hallucinant. Adèle Haenel a validé ce que l’on pressentait depuis des mois en travaillant sur ce film. C’est inexplicable qu’on ait dû patienter aussi longtemps, alors que Delphine Seyrig évoquait déjà le sexisme de ce milieu dans les années 70. L’omerta n’y a que trop duré, il était plus temps que tout cela sorte au grand jour…

Quel objectif poursuivez-vous avec ce documentaire, sachant qu’un thème comme #MeToo a déjà été énormément abordé dans les médias ces trois dernières années ? 

L’idée, ce n’était pas d’en faire une œuvre militante mais d’effectuer un travail d’enquête. Chez nous, j’avais l’impression que le débat était accaparé soit par des hommes qui disaient que c’était n’importe quoi soit par des féministes radicales. C’est pour cela que je souhaitais m’entretenir autant avec les hommes qu’avec les femmes pour le concevoir. Je n’avais aucune envie d’en faire une forme de guerre. Malgré tout, au début, ça n’a pas été très bien perçu. Même dans ma famille, on a eu tendance à me rire au nez. J’ai petit à petit appris à répondre et à dire que « féministe » n’était pas un gros mot. 

N’avez-vous pas la sensation depuis quelques mois qu’il y a une sorte de retour de bâton par rapport aux avancées récentes du féminisme ? 

A mon sens, le backlash est déjà depuis un petit moment. Ce qu’on nous rabâche souvent c’est l’inquiétude qu’il y aurait chez les hommes à ne plus rien pouvoir faire…. Je pense que c’est un argument biaisé. Pour ma part, ceux et celles qui veulent changer les choses aujourd’hui dans ce domaine et redéfinir les codes de l’entreprise m’ont permis de retrouver une nouvelle joie du féminisme. 

Selon vous, pourquoi certaines intellectuelles respectées s’érigent contre les nouvelles formes de lutte féministe ? 

Je crois que c’est essentiellement une histoire de générations. C’est pour cela que je comprends mal les propos de Mazarine Pingeot, qui n’a que quarante-cinq ans. Mais il faut avoir confiance dans la capacité des gens à évoluer, quel que soit leur âge. Je suis moi-même quadra et j’ai une maman qui a toujours été très alignée sur le modèle patriarcal. Quand elle a su que Sandra Muller, qui est à l’initiative de #Balancetonporc, avait été condamnée pour diffamation après avoir dénoncé des agissements sexistes, elle a réagi et m’a dit « est-ce que ça veut dire que les femmes doivent se taire ? » 

Léa Lepolard, que vous interrogez dans #MeToo secoue (aussi) la France et qui a révélé le harcèlement que les femmes subissaient en classe préparatoire au lycée militaire de Saint-Cyr dénonce les « maigres résultats pour des énormes buzz » qu’obtiennent celles qui ont osé s’exprimer. Vous adhérez à son point de vue ?

Oui, il y a vraiment de quoi nourrir de l’inquiétude. Ces combats demeurent difficiles et les informations judiciaires sont rarement suivies d’effet. Quand je vois quelqu’un comme Lauriane Denniaud qui a été obligée de démissionner de son poste d’adjointe au maire à Saint-Nazaire parce qu’elle a parlé, les bras m’en tombent. A chaque fois, elles morflent. Il y a eu chez les femmes beaucoup de carrières empêchées à cause de #MeToo…

Bénédicte Flye Sainte Marie, Women Today 

En pratique : #MeToo secoue (aussi) la France, réalisé par Anne Richard et écrit par Annette Lévy-Willard et Anne Richard, sera diffusé le mardi 15 septembre à 20h50 sur France 5 dans la case Le monde en face animée par Marina Carrère d’Encausse

A noter également la sortie le 29 septembre du livre She Said de Megan Twohey et Jodi Kantor (éditions Alisio), les 2 journalistes qui ont enquêté et révélé l’affaire Weinstein et fait exploser le mouvement #MeToo. Le livre retrace l’investigation presque au jour le jour des journalistes. Le lecteur partage leurs doutes, leurs techniques. Mais au-delà de cette vision journalistique, c’est tout un système qui est mis à jour, celui de l’achat du silence des victimes à coup d’accords financiers et de clauses de confidentialité. On découvre l’envers du décor de cinéma, là où les avocats ne sont pas forcément du côté des victimes et où tout ce qui brille ne fait pas rêver. Un récit passionnant sur une enquête qui a bouleversé les codes.

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