14 July, 2020
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Féminisme : l’étrange cas de J.K. Rowling

Intronisée icône féministe par la grâce de ses romans et de ses déclarations contre le sexisme, la maman d’Harry Potter a pourtant perdu ces derniers mois un certain nombre de ses admirateurs, à cause de prises de position transphobes. Décryptage des sentiments ambivalents qu’inspire aujourd’hui l’écrivaine.

C’est ce qui s’appelle chuter de son piédestal. Pour les défenseurs de la cause féministe, J.K. Rowling a longtemps été une inspiration, voire une figure de proue. D’abord parce que l’Anglaise multimillionnaire a donné naissance sur le papier à des héroïnes fortes et charismatiques, loin de l’image d’Épinal de la faible créature qui ne doit son salut qu’à l’arrivée d’un prince charmant ou d’un autre être providentiel. Dans la galerie des personnages de fiction qu’elles a imaginés dans ses Harry Potter, on trouve notamment Nymphadora Tonks, membre de l’ordre du Phénix qui a su s’imposer dans une « ligue » qui ne compte que très peu de filles, Molly Weasley, super-mère courage qui ne recule devant rien pour sauver les siens, Ginny Weasley, qui s’affirme au fil des tomes et devient une experte dans un sport, le Quidditch, dans lequel on ne l’attendait pas et évidemment l’idole Hermione Granger, dont le courage -souvent supérieur à celui de ses camarades Ron et Harry- et l’intelligence n’ont d’égaux que son empathie envers les autres.

Une plume aux accents engagés

Mais si J.K. Rowling a gagné ses galons auprès des défenseuses et défenseurs de la cause féministe, c’est également parce qu’elle s’est exprimée à nombreuses reprises depuis vingt ans sur divers sujets ayant trait à ce combat. En 2017, on se souvient qu’elle avait sorti ses griffes et dénoncé le comportement d’un homme qu’elle considérait jusqu’alors comme « intelligent et plein d’humour », parce que ce dernier avait injurié sur le réseau social la première ministre britannique Theresa May. « Si vous ne pouvez pas être en désaccord avec une femme sans employer d’horribles insultes datées, allez vous faire foutre vous et votre politique. J’en ai marre des hommes “libéraux” dont le masque tombe chaque fois qu’une femme ne fait pas ce qu’ils veulent et qui emploient tout de suite des mots humiliants et vulgaires… ». Elle s’est également attaquée dès 2016 à Donald Trump, avant même qu’il n’accède à la Maison Blanche, leader républicain dont elle n’a eu de cesse de blâmer les conceptions réactionnaires, racistes et machistes. « Je considère que tout ce que dit M. Trump est critiquable. Je considère que c’est un bigot insultant » a-t-elle twitté. Elle s’est également faite le porte-voix du mouvement Body Positive en dénonçant les diktats qui existent autour du corps de la femme, qui exigent qu’on soit svelte afin de cocher toutes les cases de la beauté. « J’ai deux filles qui vont devoir faire leurs vies dans un monde obsédé par la minceur. Ça m’inquiète parce que je ne veux pas qu’elles deviennent écervelées, obsédées par elles-mêmes, des clones émaciés. Je préfère qu’elles soient indépendantes, intéressantes, idéalistes, gentilles, originales, drôles ; un millier de choses plutôt que minces ». Outre-Manche, un sondage paru en 2012 dans le Sun l’avait d’ailleurs désignée comme le meilleur des modèles à suivre pour les jeunes femmes, loin devant la militante Germaine Greer.

Des tweets qui riment avec polémique(s)

Mais patatras, la réputation presque parfaite de cette célébrité mondialement plébiscitée s’est altérée dernièrement. Dans un premier temps, il lui a été reproché d’avoir en décembre 2019 manifesté sa compassion envers Maya Forstater, une chercheuse du Center for Global Development à Londres qui a été licenciée après avoir publié plusieurs tweets dans lesquels elle contestait les mesures mises sur pied par le gouvernement britannique afin de permettre à ceux et celles considérant ne pas être nés avec le genre qui leur correspond d’en changer. La scientifique estimait par ailleurs que le sexe était une réalité biologique sur lequel il est impossible d’influer. « Les hommes ne peuvent pas devenir des femmes » y assurait-elle. Un appui qui a fortement déplu à la communauté LGBT, qui a alors accusé de Rowling de transphobie. L’activiste Charlotte Clymer, elle-même transgenre et porte-parole de l’organisation Human Rights Campaign avait alors confié toute l’ampleur de sa déception « L’Organisation mondiale de la santé – parmi beaucoup d’autres autorités médicales – valide les personnes trans dans leur identité de genre authentique. Il est clair que vous ne comprenez rien à propos de la communauté trans ou de la science. Ça me fend le cœur ».

Désavouée par ses enfants de cinéma

La situation a encore empiré lorsque J.K. Rowling a résumé début juin, toujours sur Twitter, la fémininité aux « personnes qui ont leurs règles » et poursuivi en précisant « je connais et j’aime les personnes trans, mais effacer le concept de sexe enlève la capacité de beaucoup de discuter de leur vie de manière significative. Ce n’est pas la haine de dire la vérité ». Ces lignes ont créé tellement de vagues que même les acteurs qu’elle a contribué à révéler ont manifesté ensuite leur désapprobation… « Les femmes trans sont des femmes » a expliqué Daniel Radcliffe, alias le mythique Harry Potter, dans un texte paru dans le Trevor Project où il regrette que « l’expérience de ces livres a été ternie et diminuée » et s’excuse de « la souffrance que ces commentaires ont causée ». Quant à Emma Watson, l’interprète d’Hermione dont on connait la fibre féministe, elle s’est également indignée. « Les personnes trans sont qui elles disent être et méritent de vivre leur vie sans être constamment remises en question ou qu’on leur dise qu’elles ne sont pas qui elles disent être ». Si notre faiseuse de best-sellers a tenté de se justifier ensuite, arguant de son « passé complexe, qui dessine (ses) peurs, (ses) intérêts et (ses) opinions », faisant référence en l’occurrence aux violences conjugales dont elle a été victime auprès de son premier mari, l’incendie n’est pas éteint…  Chez ses éditeurs, qui misaient gros sur la sortie de son prochain opus, The Ickabog en novembre 2019 et du côté des studios Warner, qui nous livreront dans les salles obscures le troisième volet des Animaux fantastiques en novembre 2021, on craint qu’une partie au moins du fan-club de l’auteure ne se détourne de ses œuvres…

Bénédicte Flye Sainte Marie

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