Féminisme : je pensais avant ces causes dépassées car gagnées par nos mères

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6 juin 2013 : à la tribune de la journée Maman Travaille, organisée par Marlène Schiappa, pas encore Secrétaire d’État, alors que je venais d’exposer les actions que je menais en faveur des femmes et notamment des mères avocates, je me suis empressée de me justifier « ah mais moi je ne suis pas féministe, je suis espagnole !».

Avec le recul, je réalise combien ma vision du féminisme était archaïque et coupée de notre réalité.

Évidemment, sensibilisée comme de nombreuses femmes de ma génération aux revendications féministes, je pensais ces causes dépassées car gagnées par nos mères. 

Pour moi, les vraies féministes sont celles qui se sont battues pour faire avancer nos droits.

Ce sont celles qui se mettent en danger pour changer la société.

Ce n’est pas moi.

Moi je suis Valérie, 42 ans, avocate aux barreaux de Paris et de Madrid, coach, ancienne membre du Conseil national des barreaux, ancienne membre du Conseil de l’Ordre des avocats de Paris, décorée de l’Ordre national du Mérite…

Pur produit de l’éducation patriarcale par mon père et traditionnelle espagnole par ma mère femme au foyer, j’avais acquis la conviction d’avoir été bien traitée par la société méritocratique.

Pourtant, en tant que femme, j’avais déjà été confrontée à des comportements sexistes, tant dans la sphère personnelle que professionnelle mais sans que, à l’époque, 10 ans avant le phénomène #balancetonporc et #metoo on n’ose encore en parler.

Des comportements « anodins » tels que mains aux fesses ou contacts physiques non consentis de la part d’hommes qui se croient séduisants, des « maîtresse » au lieu de maître, des propositions directes et déplacées, des propos sexistes sous couvert d’humour, des dénigrements de la jeune professionnelle par des confrères masculins de plus 50 ans, etc.

Une discrimination pour raison de maternité quand en 2010, fraîchement maman, subitement ma promotion à l’association était devenue impossible au motif que mes priorités auraient prétendument changé. Mon patron de l’époque, lui-même père, n’avait manifestement pas réalisé que les femmes n’accouchaient ni de leur cerveau ni de leur ambition lorsqu’elles donnaient la vie.

Et une phrase, gravée dans le marbre depuis toutes ces années :«je n’en ai rien à faire que vous ayez un mari handicapé ou un enfant, ce que je veux c’est que vous travaillez plus sinon j’en tirerais les conséquences ».

Jusqu’à l’agression sexuelle subie par un thérapeute, pour laquelle la sidération et la honte m’avaient empêchée d’agir.

Mais tout cela était finalement assez normal : les hommes sont des hommes, ainsi va la vie, ainsi est conçue la société…

Surtout ne pas faire de vagues, ne pas se plaindre, accueillir. Ah le poids du conditionnement familial, culturel et sociétal !

Et puis sont apparues les affaires, en France et à l’étranger.

Le vernis de la soumission a alors commencé à s’écailler, laissant émerger la réalité du vécu.

Et si le plus grand bénéfice de ces affaires n’a pas été finalement d’éduquer davantage les femmes que les hommes ?

Même s’ils feignent de s’en défendre, les hommes dont les comportements étaient déplacés, savaient. Et s’ils en doutent encore, qu’ils appliquent la maxime « là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir » et ils n’auront plus aucun souci.

Tandis que les femmes, notamment celles de la génération de plus de 40 ans, elles, ont commencé à réaliser. Elles ont commencé à réaliser que ce qu’elles pensaient normal, admissible, acceptable ne l’était pas. Elles ont commencé à redessiner les frontières de leur consentement. Elles ont commencé à dénoncer.

Je croyais le féminisme la cause de femmes militantes et engagées pour des bouleversements majeurs de la société.

Aujourd’hui je sais que j’avais tort.

Nous sommes tou.te.s acteur.e.s de la société et nous pouvons tous la changer, à notre échelle. Il n’y a pas de petite ou de vaine action. Tout micro changement est une micro révolution.

Comme j’ai réussi à faire changer la définition du mot « autiste » dans le Petit Robert grâce à un tweet, nous pouvons tou.te.s participer au progrès.

Parce qu’un enfant rejetant une manifestation de différence engendrera un adulte condamnant toutes les formes de différences.

En changeant nos mentalités et en appliquant ces changements à l’éduction de nos enfants, filles et garçons, sur les notions de consentement, d’égalité et d’inclusion de la diversité et de la différence, nous pouvons agir sur la société entière.

Le féminisme ne sert pas la seule cause des femmes.

C’est une nécessité sociétale.

Car une société qui favorise la tolérance, l’égalité et la diversité est source de prospérité pour l’ensemble de ses membres. A contrario, les sociétés rétrogrades excluent une part substantielle de créateurs de richesse. On sait aujourd’hui que les entreprises dirigées par des femmes sont plus pérennes et que les personnes porteuses d’un handicap peuvent exceller dans certains domaines, très pointus.

Alors, ne soyons pas/plus gêné.e.s d’être féministe.

Quel que soit notre genre ou notre parcours.

Quelle que soit la portée de nos actions.

Nous avons tou.te.s à y gagner. Alors, aujourd’hui, je demeure espagnole mais je suis féministe, et surtout humaniste.

Valérie Duez-Ruff
Avocate aux barreaux de Paris et de Madrid
Ancienne Membre du Conseil National des Barreaux
Ancienne Membre du Conseil de l’Ordre de Paris

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