Féminisation des noms de métier: pourquoi la question fait encore débat

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Le basculement au féminin des professions, titres et grades continue à ne pas aller de soi, malgré les préconisations officielles qui se sont multipliées ces dernières années. Et elle divise y compris chez les principales concernées. Le point sur cette polémique, dont les enjeux vont bien au-delà de la sémantique…

Le 22 novembre 2017, la circulaire d’Édouard Philippe, alors Premier Ministre, expliquait que « l’intitulé des fonctions tenues par une femme doit être systématiquement féminisé sauf lorsque cet intitulé est épicène » lors des nominations. Un an et demi plus tard, le 28 février 2019, l’Académie Française, qui n’est pourtant pas réputée pour être l’institution la plus en pointe en matière de conquêtes féministes, affirmait à son tour qu’« il n’existe aucun obstacle de principe à la féminisation des noms », déplorant certains archaïsmes dont celui qui fait que « la langue française a tendance à féminiser faiblement ou pas les noms de métiers (et de fonctions) placés au sommet de l’échelle sociale ». Encouragée au sommet, cette évolution n’est pas une révolution puisqu’elle était d’usage courant durant le Moyen-Âge et ensuite, jusqu’à ce que le grammairien Claude Favre de Vaugelas décrète au XVIIème siècle que « le genre masculin, étant le plus noble, doit prédominer ». Et elle n’a rien d’anecdotique. Pour la politologue Claudie Baudino qui travaille depuis plus de vingt ans sur le sujet, cette féminisation rime avec empowerment, d’abord parce qu’elle permet aux intéressées de gagner en visibilité dans les différents domaines professionnels. Mais elle montre également qu’aucune compétence n’est exclusivement masculine. Ce qui pourrait sembler futile est donc une vraie démarche de parité car cela crée un cercle vertueux… Dans son livre Le sexe des mots : un chemin vers l’égalité, Claudie Baudino cite ainsi Sigmund Freud qui disait « On commence par céder sur les mots et on finit parfois par céder sur les choses ». « Quand on ne peut pas être nommée dans une fonction, on va avoir du mal à se sentir légitime dans cette fonction » confirme la chercheuse Aurore Evain dans une vidéo réalisée pour France Culture le 14 mars 2019

Rejet viscéral et combat jugé secondaire

Pourtant, ce qui parait relever du changement souhaitable crée encore beaucoup de crispations. Du côté évidemment des certains des tenants du sexisme ordinaire qui crient à l’outrage contre leur bel idiome hexagonal dès que des procédés de ce type sont utilisés. Dénoncent aussi doctement l’inesthétisme de ces formes féminisées, tel Frédéric Beigbeder qui expliquait dans une chronique rédigée dans Lire en 2005 « Je ne supporte pas les écrivaines, c’est physique. J’attrape une éruption dès que je lis ce terme immonde » confiait-il, navré d’assister « à un cas de délire collectif » Mais de manière assez surprenante, les réticences viennent parfois aussi des femmes elles-mêmes. Rejetant en bloc les termes « autrice » ou auteure », Claire Gratias, à qui l’on doit de très nombreux livres jeunesse, expliquait en 2019 dans Libération qu’elle estimait que cette bataille était très mineure parmi celles qui impliquent le droit des femmes « Je ne voudrais pas que cela devienne une posture, voire un alibi qui autorise à négliger d’autres luttes. Et j’aimerais que nous gardions à l’esprit ces mots de Margaret Atwood : « La question à résoudre, c’est l’avenir de la planète. Si on n’arrive pas à la résoudre, peu importent les droits des femmes, car il n’y aura plus de femmes ».

Le masculin, un rayonnement incomparable ?

Certaines figures publiques, notamment la pourtant pionnière « Madame Le Rabbin » Delphine Horvilleur, préfèrent qu’on leur attribue leur titre au masculin, jugeant que leur équivalent féminin n’est pas encore assez considéré, valorisant ou qu’il peut être confondu avec le statut d’« épouse de…. » . « Je n’ai pas vraiment de religion là-dessus. Je comprends très bien l’argument de ceux qui pensent que les mentalités ne changent que si le langage change » précise cependant celle-ci dans un entretien donné à Marie-Claire. Une position nuancée qui n’est pas celle d’autres personnalités, comme l’essayiste Audrey Jougla, qui donne davantage l’impression d’une misogynie intériorisée et assumée. « Je préfère me dire écrivain plutôt qu’écrivaine, auteur plutôt qu’auteure ou autrice. Je trouve que ces deux fonctions au féminin manquent d’autorité, sans compter qu’autrice m’écorche les oreilles. Il existe un déficit de prestige, quand on parle d’écrivaine plutôt qu’écrivain. Écrivaine s’apparente à conteuse. C’est dommage de se priver du prestige du mot masculin. C’est plus victorieux d’utiliser écrivain » développe-t-elle dans un texte publié par Slate. Le chemin est donc long avant que la féminisation des noms de métier fasse l’unanimité. Et celui qui aboutira à donner le même poids aux deux genres dans notre langue le sera plus encore. Car jusqu’à preuve du contraire, agglomérer dans un pluriel « un boulanger et vingt-neuf boulangères » fait toujours « trente boulangers » …

Bénédicte Flye Sainte Marie

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