14 July, 2020
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Faut-il boycotter la fête des mères ?

Ah la fête des mères, ses colliers de nouilles, ses vases en pots de yaourt, ses tonnes de bouquets de fleurs… que du bonheur !

A priori, rien à redire sur cette fête qui célèbre les personnes les plus importantes de la terre (en toute objectivité bien sûr). Et pourtant, on entend de plus en plus de voix s’élever contre cette fête jugée patriarcale et archaïque, un peu à l’image de la journée de la femme. 

À l’origine

La fête des mères n’est pas née lors d’une réunion marketing de chez Interflora malgré ce qu’en pensent certains. Je vais passer sur les origines dans la mythologie grecque (qui célébrait la fertilité de ses déesses) ainsi que sur les points de vue des religions. La version de la fête des mères telle que nous la connaissons nous vient des États-Unis où, en 1907, Anna Jarvis lança une campagne en l’honneur de sa mère décédée deux ans auparavant. Anna Jarvis s’impliqua toute sa vie pour faire de cette fête « une journée d’affection et non de profit ». 

Le jour où il fut décidé de représenter un bouquet d’œillets sur un timbre postal célébrant le jour de la fête des mères, marquant ainsi le début du lien étroit entre cette fête et la vente de fleurs, Anna Jarvis protesta, en vain.

En France, l’idée prit réellement forme pendant la Première Guerre mondiale en découvrant le Mother’s Day américain et elle fut instaurée en 1920 célébrant à l’époque les mères de famille nombreuse seulement. On attribue souvent la création de la fête des mères en France au Maréchal Pétain, ce qui n’aide pas à lui rendre une image très positive ! Mais en réalité, il se contenta de donner l’impulsion pour l’officialiser et la rendre plus populaire. L’idée était bien sûr de relancer la natalité afin de contrer les effets néfastes de la Première Guerre mondiale.

L’origine de cette fête en France est donc bien marquée par une certaine pression (ou pression certaine) faite aux femmes pour procréer et repeupler le pays.  

Une fête purement commerciale aujourd’hui ?

Il suffit de feuilleter un magazine, d’écouter la radio, de surfer sur Internet ou d’aller dans les magasins pour se rendre compte que la fête des mères est une vraie manne financière. Les parfumeries et les fleuristes réalisent une part importante de leur chiffre d’affaires à cette période.  

Je ne suis pas anticapitaliste dans l’âme et comme tout le monde, j’aime recevoir un cadeau de temps en temps. Mais lorsque je vois tout cet étalage de plus ou moins bon goût, je me pose cette question : est-ce cela l’essence de cette fête ? 

Si l’on repense à l’intention originelle de sa créatrice, Anna Jarvis, la réponse est non, bien évidemment. J’aime les cadeaux imparfaits de mes fils : créations en pâte à sel dont on doit deviner l’utilisation (vase ou boîte à bijoux, j’hésite !), poèmes remplis de fautes d’orthographe et de taches de gras, portraits de moi dignes de Picasso (titre : Maman fatiguée). C’est l’intention qui compte et encore plus ce jour si particulier. 

Fête obsolète ?

Cette critique est celle que l’on entend de plus en plus dernièrement. La société a beaucoup évolué depuis 1920 et le modèle familial ne ressemble plus toujours à ce qu’il était auparavant. Les familles monoparentales sont de plus en plus nombreuses, les belles-mères de plus en plus présentes (on les fête ou pas ?) et bien sûr, certains enfants ont deux mamans ou pas de maman du tout.

Dans les écoles publiques, la fête des mères (et des pères) a tendance à disparaître. C’est l’ère du politiquement correct. Il ne faut pas risquer de blesser les enfants qui ne se retrouvent plus dans ce schéma « classique » (certains préféreront dire archaïque).

Une pression supplémentaire ?

En France, on l’a vu, la fête des mères a été développée pour encourager les femmes à repeupler le pays après la Première Guerre mondiale. Certain.e.s voient donc derrière cette fête un message réducteur et archaïque de la femme en tant que procréatrice. Mais aussi une réelle injustice pour les femmes qui ne veulent pas avoir d’enfants, qui ne peuvent pas avoir d’enfants, qui ont perdu un enfant…

Et si on la réinventait ? 

Plutôt que de la boycotter, si on en profitait pour lui donner une autre dimension ? Si cette journée était l’occasion de célébrer les femmes dans leur ensemble, de mettre en avant les inégalités femmes-hommes qui existent encore aujourd’hui. Et si je vous disais qu’avant Anna Jarvis et son souhait de célébrer sa mère, toujours aux États-Unis, la poétesse abolitionniste et suffragette Julia Ward Howe avait écrit en 1870 « La Proclamation du jour des Mères ». Dans un contexte de guerre, Julia Ward Howe écrivit :

« Nous les mères ne vous laisserons pas nous prendre nos fils pour leur faire oublier les valeurs de charité et de compassion que nous leur avons apprises. Nous, les mères de ce pays, ne vous laisserons pas entraîner nos fils à blesser les fils des mères d’un pays voisin. »

Cette année, au lieu de chercher frénétiquement le cadeau parfait, si l’on prenait le temps de penser à Julia et Anna et à leurs messages si loin de toute notion mercantile ? Si l’on donnait à ce jour toute la profondeur qu’il mérite?

Anne Bezon, copywriter, écrivaine et maman

Photo d’illustration Caroline Hernandez

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