Faire évoluer le sexe quand on est féministe

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Mieux comprendre les nombreux enjeux de la sexualité féminine et bannir à tout jamais la mâle-baise.

Dora Moutot est une journaliste, blogueuse et artiste. Créatrice du compte Insta Tasjoui, auteure de « Mâle baisées, le livre qui dénonce le patriarcat sous les draps » et de « A fleur de pet ». Elle écrit pour Le Monde, Glamour, ou encore Usbek & Rica.

Women Today

Bonjour Dora, entrons dans le vif du sujet. Pensez-vous qu’il existe désormais une sexualité des femmes post #MeToo ? Quelles en sont les raisons et en quoi cela se traduit-il ?

Dora Moutot

Oui je pense qu’il existe une sexualité des femmes post #MeToo car pas mal d’éléments ont été abordés et remis en question telle que la pénétration. La première chose à avoir émergé post #MeToo est celle du différentiel orgasmique. Les statistiques ont ainsi démontré que les femmes jouissaient moins que les hommes dans des relations hétéros et les femmes se sont emparées de ces données et les ont fait circuler.

Il y a également eu l’émergence d’un militantisme autour de l’organe du clitoris après son invisibilisation durant de trop nombreuses années. Il s’en est induit la question de la centralité de la pénétration dans le rapport hétéro. En effet les femmes expérimentent le plus souvent une jouissance clitoridienne et donc la pénétration comme acte ultime dans un couple hétéro est remise en question car les femmes aimeraient que ce ne soit pas systématiquement le « passage obligé ». N’oublions pas la question de consentement « J’ai envie ou je n’ai pas envie » est une notion qui n’a pas toujours été très claire paradoxalement.

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Vous posez également la question suivante « Faut-il partager à tout prix l’égalité au lit ? »

Dora Moutot

Alors effectivement je me pose cette des questions telles que l’égalité au lit est-elle atteignable ou est-ce que l’attirance femmes hommes n’est pas une attirance faite de différences et plus on essaye de se ressembler et plus cette appétence tend à disparaître. Et ce différentiel orgasmique semble être un problème car nous réalisons qu’en termes de masturbation, les femmes et les hommes jouissent à peu près en même temps (+/- quatre minutes). Ce n’est donc pas un problème d’organe qui fonctionnerait plus lentement chez les femmes et c’est donc davantage un problème relationnel entre une femme et un homme.

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Selon vous il existe de des explications systémiques ; quelles sont-elles ?

Dora Moutot

En effet car c’est toute une construction qui fait que le contexte dans lequel on vit en tant que femme fait que l’accès au plaisir dans la sexualité est parfois compliqué. Beaucoup de choses entrent en jeu telles que le comportement de certains hommes, le mythe de la pulsion sexuelle, de la misère sexuelle chez les hommes… Et les femmes ont un rapport très compliqué à leurs corps aujourd’hui par le fait que notre société nous bombarde d’images de femmes qui ne nous ressemblent généralement pas. Ainsi les femmes ont tendance à être complexées de leurs seins, de leurs vergetures, de leurs cuisses, de leurs vulves, de leurs poils, de leurs odeurs naturelles et ainsi de suite. Dans une relation avec un homme, on a tendance à se regarder de l’extérieur au lieu d’être à l’intérieur de soi. Ainsi une femme a tendance à s’observer et à se juger physiquement ce qui peut compliquer une sexualité heureuse.

Il existe aussi le fait qu’énormément de femmes souffrent de maladies vulvaires ou de problèmes de jouissance qui ne se passent pas forcément « dans la tête ». Ce sont donc des pathologies organiques, des maladies chroniques qui peuvent être en lien avec des nerfs, des virus, des bactéries, des brulures… Et aujourd’hui notre médecine connaît très mal toutes ces maladies et nous le réalisons avec toute cette actualité autour de l’endométriose. Et il existe un grand nombre d’autres symptômes devant lesquels la médecine ne sait pas donner de solution ou qui ne sait parfois même pas les diagnostiquer.

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Pourquoi les femmes jouissent-elles moins lors de leurs rapports sexuels ? Quelles sont les entraves ?

Dora Moutot

Les femmes peuvent ressentir un malaise dans leur sexualité à différents niveaux. Par exemple certaines femmes ne comprennent pas pourquoi est-ce qu’elles ont des fantasmes extrêmement violents ainsi le malaise peut se situer ailleurs que par le fait de ne pas jouir.

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Le porno joue sans conteste un rôle terrible dans nos sexualités. Est-ce vraiment la face sombre des rapports hétérosexuels… ? 

Dora Moutot

Il suffit d’aller visiter un site porno en étant absolument pas excité mais en toute lucidité et de noter les scripts présentés comme si on regardait n’importe quel documentaire. Ainsi vous verrez ce qu’il est raconté des rapports hommes/femmes sur la première page du site. Vous constaterez que la majeure partie des scénarios est axée sur la domination avec un gout prononcé pour l’inceste. Aussi pourquoi les gens ont-ils ce type de fantasme ?

Par ailleurs il suffit de pousser un peu plus loin l’exploration de ces sites afin de tomber dans le « trash » avec des femmes zoophiles, ou des scènes de violences avec des épingles ou encore même le « almsot dead porn » où l’on voit des femmes au bord de l’évanouissement… En fait il existe vraiment un monde porno qui est très large où l’on voit des femmes être mutilées. Les scripts sexuels de base sont des scripts de domination la plupart du temps dont 80% des scènes comportent de la violence physique et / ou verbale envers les femmes. Ces scènes de cruauté ne sont pas des scènes de sexe.

Nous devons prendre conscience que ces scénarios sont visionnés par des jeunes, des très jeunes (à partir de 11 ans…) qui ont accès et qui regardent ces films. La conséquence en est hélas très simple : une influence sur nos cerveaux et notre façon d’interagir avec l’autre sexe.

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La mal-baise » une logique patriarcale ?

Dora Moutot

C’est incontestablement une logique patriarcale mais cela ne signifie pas que tous les hommes sont des affreux monstres mauvais. Ce que j’entends par patriarcale c’est le système qui est construit dans un sens et qui va plutôt arranger les désirs sexuels des hommes. C’est pour cette raison que le porno est ce qu’il est, que la prostitution perdure à cause des hommes, qu’en médecine on trouve dans les livres d’anatomie des images de l’intérieur du pénis à profusion mais pas d’image de clitoris disséqué. On verra les nerfs du pénis mais pas ceux du clitoris. Une médicine masculine au détriment d’une médecine féminine.

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Est-ce que ce n’est pas une libération sexuelle des hommes qu’il faudrait ?

Dora Moutot

Peut-être car il y a beaucoup d’hommes qui ne se posent jamais de question à propos de leur sexualité et de leurs corps lorsque du côté des femmes avec la révolution féministe il y a eu énormément de chemin et de déconstruction mentale qui a été faite sur le sujet. En fait les hommes restent encore extrêmement coincés dans leurs rapports aux femmes. Déjà la façon dont ils en discutent est très différent de celle des femmes. Quand on écoute une discussion d’hommes, le sujet est vite balayé hormis quelques vantardises. Ainsi la plupart des hommes n’aura jamais « gouté » à la jouissance par la prostate pensant que c’est forcément un truc de gay ou avec une forte connotation homosexuelle. Alors qu’en soit un organe n’est pas forcément en lien direct avec le fait d’aimer les hommes ou les femmes.

Ainsi les hommes restent encore très fermés sur la découverte de leurs propres corps et ne remettent pas en question certaines pratiques religieuses. Par exemple, du côté des femmes, la pratique de l’excision a été grandement remise en question et à l’inverse de la part des hommes, la pratique de la circoncision n’est pas remise en question, même si c’est différent de l’excision car les conséquences sont différentes. Néanmoins c’est quand même couper dès le plus jeune âge une partie du pénis d’un homme pour des motifs religieux ou parfois pour des raisons dites de santé.

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L’éducation sexuelle à l’école est-elle en panne ?

Dora Moutot

L’éducation sexuelle en France à l’école en France est déficiente. Il n’est même pas clairement indiqué qui doit enseigner cette matière car pas ou peu de professeurs y sont dédiés avec un manque de formation évident. Dans certaines écoles ce sera un professeur, parfois la CPE ou parfois même le curé du village… Dans d’autres nations tels que les Pays-Bas, il existe une éducation à la sexualité qui s’opère dès le plus jeune âge avec au tout commencement une éducation à l’intimité. On explique ainsi aux enfants ce qu’est un câlin, pourquoi on a le droit de dire non à un câlin etc. Et plus ils approchent de l’adolescence et plus il sera abordé le sujet de la sexualité ce qui permet d’avoir des jeunes plus informés. Ainsi tout ne reposera pas sur la tête des parents qui sont souvent incapables de parler de sexualité à leurs enfants et d’ainsi faire contrepoids à l’industrie du porno qui est si facilement inaccessible.

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Un rééquilibrage des pouvoirs, qui fait sortir du schéma sachant-apprenant entre le médecin et le patient, est-il nécessaire ?

Dora Moutot

Je constate que face à un certain nombre de maladies « typiquement féminines » pas mal de médecins ne sont pas très bien informés et / ou formés. Par exemple à la lecture de certains manuels destinés aux futurs gynécologues, j’ai été choqué de lire concernant la vulvodynie et/ou du vaginisme qu’il s’agit de femmes qui n’aiment pas les hommes… Ainsi elles n’aiment pas les hommes, qu’elles soient lesbiennes ou qu’importe mais on met totalement cela sur une raison psychologique. Pourtant la vulvodynie ou le vaginisme peuvent provenir d’une infection, d’un problème de contraction des muscles et cela peut être réglé via un bon ostéopathe ou parfois seulement extraire une petite partie qui a été abimée.

Je trouve absurde qu’en 2021 on place immédiatement les maux des femmes sur un plan psychologique… En revanche si un homme a un bouton au niveau du pénis, on ne va lui inventer des causes psychologiques et on va se tourner vers une cause organique et on ne va pas lui raconter des histoires.

En fait les femmes sont très sujettes à elles-mêmes se trouver des raisons psychologiques et souvent les médecins abonderont dans ce même sens. Par exemple une femme pourra se dire « ah oui, mon arrière-grand-mère a été violée donc en fait je subis un truc trans générationnel et donc voilà pourquoi je fais du vaginisme aujourd’hui. »

Un homme ne se dira jamais cela concernant son problème de pénis. Il ne se dira jamais « mon arrière-grand-père a eu un problème de pénis pendant la guerre et donc c’est pour cette raison qu’aujourd’hui je n’arrive pas à faire ceci ou cela avec mon sexe. »

Et malheureusement j’ai tendance à penser qu’il faut un peu plus revenir à la science, aux raisons physiques ou organiques avant d’aller inventer des problèmes psys aux femmes dès qu’on parle de problème de sexualité.

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Un message ?

Dora Moutot

C’est d’essayer de retourner vers une sexualité beaucoup moins consommatrice, avec plus d’amour et de remettre un peu plus de spiritualité. Ainsi de s’intéresser à des philosophies sexuelles qui permettent plus d’union comme le taoïsme ou le tantra.

Ce sont des portes d’entrée pour apprendre à mieux se connecter à l’autre, à profiter de temps partagés afin de remettre un peu de magie dans le couple.

Propos recueillis par Michael John DOLAN, Women Today

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