24 November, 2020
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Être féministe en politique

Je suis de celles qui se sont tues, de celles qui se sont résignées au silence.

Je suis aussi de celles convaincues que notre personnel est politique. A celles et ceux qui m’interrogent sur mon engagement féministe,

je suis tentée de paraphraser Simone de Beauvoir : on ne naît pas féministe, on le devient, par la force des choses.

La force des choses

Ce que l’on dit moins, c’est que la force des choses a souvent un prénom.

Pour moi, la force des choses, c’est l’inconnu du bus 86 à 12 ans, le bon pote du lycée à 15, le collègue bourré à 17 ou l’inconnu du métro de Chicago à 21.

La force des choses, ce sont les interrogations et la prise de conscience hagarde des lendemains. C’est le stage survivaliste dans la vraie vie. Sans équipement, sans tutoriel et sans professeur. Et la catastrophe à laquelle on se prépare, c’est le patriarcat.

Car aux violences sexistes et sexuelles, à la différence de toutes les autres agressions, c’est en silence – et bien souvent seule – qu’il faut y survivre.

Dans ce cadre, le militantisme est une porte de sortie par le haut. Précisément parce qu’il nous offre l’opportunité de nous rassembler là où la société voudrait nous contraindre à la solitude. Parce qu’il nous permet de nous effacer au profit d’une femme sur cinq, de nous oublier pour les autres. Parce qu’il nous permet, in fine, de politiser notre expérience. Je ne suis pas seule, nous sommes une sur cinq.

Entrisme en politique et désillusions : être une femme en politique

Les samedis en violet n’ont pas suffi à apaiser ma colère.

J’ai voulu entrer dans l’arène. Passer de l’autre côté. Du côté des hommes qui décident, qui font les lois et les politiques publiques. Et qui façonnent de facto notre quotidien. Sans que nous ne soyons sollicitées autrement qu’à de trop rares occasions.

De féministe de la place de la République, je suis devenue féministe du quartier des ministères.

Rien de plus facile. Si la politique est un milieu éminemment masculin, elle n’échappe pas à l’évolution heureuse de la société : les femmes y sont de plus en plus nombreuses.

Soyons toutefois raisonnables. Si partage des places il y a, nous attendrons encore un peu pour le partage du pouvoir.

Car pour entrer dans l’arène, il faut faire fi du sexisme de ce huis clos politique façonné par les hommes et pour les hommes, où les femmes sont naturellement illégitimes. Il faut faire fi des commentaires insistants, des regards lubriques, ou parfois, de la plus grande indifférence. Il faut faire fi, en silence, de tout ce contre quoi nous nous levons bruyamment place de la République.

A celles et ceux qui opposent féminisme contestataire et féminisme d’Etat, je veux rappeler que ni nos convictions ni nos méthodes n’évoluent lorsque nous pénétrons dans l’arène du 7e arrondissement. Céder n’est pas consentir.

La dépolitisation des droits des femmes et les 363 autres jours

S’il est peu probable que l’émergence d’un parti féministe éteigne à lui seul l’antagonisme naturel entre militantisme féministe et féminisme d’État, le débat a le mérite de poser les bonnes questions.

Peut-on attendre du pouvoir politique actuel qu’il engage une révolution égalitaire dans tous les domaines de la société ?

Être féministe en politique, c’est d’abord refuser la dépolitisation des droits des femmes.

Et il est facile de tomber dans le piège.

Car dépolitiser les droits des femmes, c’est ne pas tenir compte du caractère systémique et structurant des inégalités entre les femmes et les hommes dans notre société. C’est oublier de s’interroger sur l’impact du budget de l’État sur l’égalité entre les femmes et les hommes. C’est oublier de mesurer l’impact d’une réforme de notre système de retraites sur l’égalité professionnelle, ou d’une réforme de notre système judiciaire sur la prise en charge des femmes victimes de violences conjugales.

En affichant une mobilisation à l’unisson pour les deux évènements incontournables de l’année – le 8 mars et le 25 novembre, et en se terrant dans le silence les 363 autres jours, les partis politiques réduisent les femmes à une catégorie de la population à laquelle il faudrait accorder quelques jours dans l’année pour défendre ses intérêts.

Le politique disparaît derrière le bouquet de fleurs, les droits des femmes derrière la journée de la femme.

Au contraire, c’est bien un nouveau projet de société, libéré du patriarcat que nous appelons de nos vœux.

Un projet de société qui s’attaque aux inégalités qui subsistent dans l’ensemble des champs de la vie sociale : éducation, emploi, santé, représentation politique, retraites.

Nous voulons en finir avec une société qui croit pouvoir nous imposer notre carrière, notre salaire, le nombre de nos enfants, le genre de notre partenaire.

Nous voulons en finir avec une société qui célèbre le 25 novembre, mais laisse mourir une femme tous les trois jours. Avec une société qui célèbre le 8 mars, mais laisse perdurer 10% d’inégalités salariales entre les femmes et les hommes. 

Et ce, que nous soyons émissaires violettes de la République ou infiltrées de l’Assemblée.

Alice Gayraud, collaboratrice parlementaire, Assemblée nationale.

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