Être féministe en 2020 ou comment faire face au succès ?

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Parler de succès en matière de féminisme peut sembler paradoxal à l’heure où le grand public commence tout juste à prendre conscience de l’ampleur des changements qui restent à réaliser pour atteindre l’égalité des sexes : de l’ampleur des violences, des injustices sociales, des restrictions de l’accès aux biens et aux pouvoirs, de la tolérance envers la domination masculine…

Pourtant, lorsqu’on a vécu les cinquante dernières années en tant que féministes (ce qui est notre cas), aucun doute n’est possible : la période actuelle est bien celle du succès du féminisme – et d’un succès qu’on ne pouvait même pas imaginer jusqu’à la fin du siècle dernier. La marginalité la plus grande était notre lot ; mises à part quelques vedettes, nous n’avions aucun accès à la presse. L’horizon était encombré d’obstacles, que nous affrontions les uns après les autres, le nez dans le guidon. Jusqu’en 1975, les femmes risquaient la prison pour avoir avorté ou facilité un avortement. Jusqu’en 1980, les plaintes pour viol étaient quasiment inexistantes – ce crime n’était d’ailleurs pas reconnu comme tel. Jusqu’en 1997, les assemblées représentatives au niveau national ou local étaient masculines à plus de 95% – et bien des féministes jugeaient inutile de s’attaquer à ce monopole des positions de pouvoir.

Jusqu’à la fin des années 1970, également, les féministes se croyaient « sans passé », ainsi que le proclamait l’hymne du MLF. La première revue consacrée au nouveau féminisme, en 1970, titrait Libération des femmes : année zéro, comme si l’accès à l’université (après sept siècles d’exclusion) ou l’octroi de la citoyenneté (après cent ans de « suffrage universel ») n’avaient pas constitué des étapes fondamentales de leur « libération ». Avant les années 1980, qui avait entendu parler de l’antiraciste et antisexiste Olympe de Gouges, autrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791)1, ou de la pionnière du féminisme Christine de Pizan, autrice d’une Cité des dames (1404) jamais publiée sur le sol français2 ? Nous ignorions que des femmes avaient gouverné, composé des opéras, fait de la science, obtenu que la Déclaration universelle de 1948 soit celle des droits humains et pas de l’homme…

Les mots mêmes nous manquaient. Les femmes osant marcher sur les plates-bandes des hommes étaient affublées de noms masculins – et souvent elles s’en affublaient elles-mêmes, croyant pouvoir ainsi échapper individuellement à l’indignité proclamée de leur sexe3. Nous ignorions qu’autrice, médecine, professeuse, proviseuse avaient eu cours (SIEFAR 2000+, Évain 2008). Nous n’avions pas de terme pour dénoncer les meurtres commis par les hommes qui s’imaginent que leurs compagnes sont leurs propriétés, ces féminicides qui font désormais partie de notre actualité (Rey-Robert 2016). Nous ne savions pas comment nommer l’apport de nos aïeules à l’architecture, à l’art, à la littérature, à la civilisation française, ce matrimoine si longtemps relégué aux oubliettes de l’histoire, dans les faits comme dans le vocabulaire.

La situation actuelle constitue donc un progrès incontestable, et les milliers de femmes de tous âges qui sont entrées en lutte depuis quelques années, pour exprimer leur colère, dénoncer les maux dont elles souffrent, passer à l’action, se revendiquer féministes… sont un inépuisable sujet de réjouissance pour celles des années 70. Pour autant, le nouveau contexte n’est pas sans ombre. Il inquiète, parce que le chantier est aujourd’hui à peu près cernable, et qu’il s’avère gigantesque. À l’évidence, il ne s’agit pas seulement de « salaire égal à travail égal », ni d’avoir les mêmes droits et opportunités que les hommes. Il s’agit de partager avec eux les revenus, les capitaux, les professions, les loisirs, l’espace public, la parole, les bienfaits de la justice et de la reconnaissance – y compris post-mortem (Pigeyre & Reigné 2020) … et le tout à 50/50 !

Il inquiète aussi, ce nouveau contexte, parce que nous ne sommes pas les seules à mieux cerner cet agenda. Ceux qui sont programmés pour perdre la partie l’entrevoient aussi, et ils se mobilisent d’autant. Les religions où la domination masculine règne sans partage travaillent depuis des années à reculer l’échéance. Des groupes d’hommes s’entrainent à résister au changement, et certains individus passent à l’acte, tel celui qui a foncé en voiture sur des colleuses dénonçant les féminicides à Montpellier, en août 2020. D’autres opposants, plus pervers, se disent favorables à l’égalité, tout en luttant activement pour entraver sa marche. Le lobby de la prostitution comme un autre », qui irait jusqu’à permettre aux femmes de se réaliser en écrivant des best-sellers.

Par ailleurs, la concorde ne règne toujours pas parmi les victimes de la domination masculine. Leurs divisions sont même plus visibles que jamais, relayées par la grande presse, attisées par les réseaux sociaux, creusées par des intellectuelles de droite qui construisent leur notoriété sur la critique du féminisme. En réaction à ces attaques, à ces tentatives de récupération, à ces dissensions, des militantes se raidissent, tentées par le désir de décerner des certificats de féminisme et/ou de rejeter comme ennemies les personnes qui ne partagent pas l’ensemble de leurs analyses ou convictions. C’est pour tenter d’éclairer autant que faire se peut ce nouveau contexte, et les chemins qu’il dessine à qui veut poursuivre la lutte pour l’égalité, que nous proposons cette réflexion.

Eliane Viennot, Professeuse émérite de littérature française

Joëlle Wiels, biologiste cellulaire, directrice de recherche au CNRS, Institut Gustave Roussy

Nos remerciements pour cet article tiré du n° 267-268 de Diogène intitulé « Regards pluriels sur les féminismes d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs »

1. D’après le catalogue de la BnF, aucune publication ne lui a été consacrée entre l’article de Léopold Lacour (1898) et le livre d’Olivier Blanc (1981).

2. La première édition française de cet ouvrage (fournie en français moderne) est due à Éric Hicks et Thérèse Moreau (Christine de Pizan 1985).

3. Quoique des féministes se soient de longue date élevées contre cette humiliation, la première action d’envergure fut la création par Yvette Roudy, en février 1984, de la Commission de terminologie relative au vocabulaire concernant les activités des femmes, confiée à Benoite Groult.

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