Entretien avec Sandrine Masson, Cheffe du Portail National de Signalement des Violences Sexuelles et Sexistes

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Une victime reste une personne qui se sent très coupable avec une mauvaise estime d’elle-même.

Women Today

Bonjour Sandrine Masson, commençons par une brève présentation. Après une maîtrise droit et un certificat en sciences criminelles, vous intégrez la Police Nationale en 2004 et gravissez les échelons à différents postes opérationnels notamment tels que Cheffe de la BAC puis à la section opérationnelle de la direction départementale de la sécurité publique des Yvelines. En 2018 vous êtes nommée Cheffe du portail national de signalements des violences sexuelles et sexistes.

Avant d’aborder votre actuelle mission, être femme et intégrer la Police Nationale, à des postes opérationnels, « policière » c’est un rêve de jeune fille et / ou une vocation ?

Sandrine Masson

 Les deux ! En fait personne de ma famille ni de mon entourage n’était dans la Police mais depuis toute petite j’avais envie d’intégrer ce corps notamment celui de la brigade des mineurs pour l’aide que je pouvais apporter à ces mineurs victimes.

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Les métiers régaliens ont longtemps été fermés aux femmes. Elles représentent 28,3 % des effectifs de la police nationale. Leur nombre s’accroît au gré des échelons hiérarchiques : 20 % des gradés et gardiens de la paix sont des femmes, cette part s’établit à 25 % des officiers et 28 % des commissaires.

Quelle est la place de la femme au sein de la Police Nationale et quelles évolutions prévoyez-vous ?

Sandrine Masson

Je commencerai par un clin d’œil. En effet, il y a encore quelques années il existait des affiches de promotion mentionnant « La Police, un métier d’hommes » mais il faut bien admettre que depuis les choses ont évoluées et désormais la femme a une place à part entière dans la Police. Ainsi la Police vient d’obtenir le label pour l’égalité diversité femmes hommes et cela démontre l’évolution des femmes dans la Police comme dans l’aide aux victimes ou les violences sexuelles ou sexistes. Concernant notre plateforme, j’ai fait le choix d’avoir aussi des effectifs masculins pour que les débriefings, opérationnels notamment, soient bien plus constructifs entre les femmes et les hommes car j’imagine que les hommes doivent aussi prendre leur part à propos des violences sexuelles et / ou sexistes.  

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La pandémie et le confinement ont été d’incontestables facteurs aggravants des violences notamment conjugales. Quel premier bilan pouvez-vous tirer de cette période ?

Sandrine Masson

 En effet en ce qui concerne notre portail de signalement, nous avons une progression très importante du nombre de « chats » qui reflète une augmentation très significative des violences conjugales signalées par des voisins. Ces derniers, confinés chez eux entendaient leurs voisins crier et appeler au secours. Ainsi de nombreuses patrouilles de Police furent envoyés sur site lors de ces confinements.

Lorsque notre service a été ouvert en novembre 2018, 30% des faits qui nous étaient remontés étaient des violences conjugales et ce pourcentage est monté, durant le confinement, à environ 80%. Cette augmentation est en étroite corrélation avec le nombre de « chats » de signalement qui a été multiplié par cinq.

Depuis on constate une diminution de ces signalements toutefois nous pouvons dire que sur fin septembre – début octobre, nous sommes pour l’année 2021 à 10 000 « chats » pour la composante Police alors que sur l’ensemble de l’année 2020 nous en étions à 10 500 « chats ».

C’est donc une augmentation constante du nombre de signalements, notamment de témoins, mais également beaucoup d’hommes qui nous contactent en nous disant être victimes de violences conjugales.

Des témoins sont de plus en plus nombreux à nous appeler car ils sont incités à le faire en leur indiquant et pour reprendre les mots de Madame Marlène Schiappa « quand on est témoins d’un cambriolage, on appelle la Police et quand on est témoin de violences sexistes, sexuelles, on doit contacter la plateforme de signalement ».

Nous avons aussi beaucoup de proches de victimes nous contactant afin de savoir comment réagir, conseiller leur mère ou sœur ou fille ou proche et également de plus en plus de professionnels qu’ils soient médecin, sage-femme ou psychologues qui nous appellent car ils ont des patients victimes de violences sexuelles et souhaitent pouvoir les aider au mieux.

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Selon le ministère de l’Intérieur, moins de 10 % des victimes de violences sexistes et sexuelles déposent plainte, et que trois plaintes sur quatre sont classées et restent sans suite.

Votre plateforme de signalement des violences sexistes et sexuelles est une première réponse à ce lourd constat. Pouvez-vous nous rappeler quel est son fonctionnement ?

Sandrine Masson

Cette plateforme est avant tout anonyme, ouverte 24H sur 24H et sept jours sur sept. Les personnes, victimes ou témoins, viennent se connecter sur le site servicepublic.fr ou arretonslesviolences.gouv.fr avec pour seule contrainte d’indiquer un code postal. Ensuite l’appelant entre en contact avec un policier qui va prioritairement écouter la victime et qui va également lui poser quelques questions afin de pouvoir l’orienter soit un vers un dépôt de plainte (si la victime est « prête ») ou soit vers une association ou vers les pôles psycho-sociaux qui se trouvent dans les commissariats.

Nous estimons que si la victime rencontre un psychologue ou un intervenant social, cette personne aura peut-être moins de difficultés à aller dans le bureau du plaintier. Lorsque nous envoyons ce signalement au commissariat par email (avec l’intégralité du « chat ») cela facilite le dépôt de plainte pour la victime puisqu’elle sera contactée par le commissariat dans un délai de sept jours. Ainsi quand cette personne se présentera au commissariat sur rendez-vous elle n’aura pas à expliquer sur la voir publique et par l’interphone qu’elle a été victime de viol. Elle n’aura pas non plus à réexpliquer ni à l’accueil ni à l’enquêteur les faits dont elle a été victime.

Ainsi en termes de chiffres et de statistiques, 69% des personnes qui nous contactent restent anonymes et donc 31% sont prêtes à déposer plainte. Vous devez aussi savoir qu’un « chat » sur deux est envoyé en signalement et donc il manque 19% qui sont des « chats » urgents ou graves. Si la victime est mineure et ne souhaite pas déposer plainte, nous signalons les faits au Procureur de la République car c’est une obligation légale. Le commissariat recherchera l’adresse IP de la victime et reprendra contact avec elle.

De la même façon nous transmettons les signalements de violence conjugale même si la victime ne le souhaite pas. Nous lui indiquons que nous communiquons les faits au vu de l’urgence ainsi que de la réitération très probable des faits et nous envoyons pour identification l’adresse IP de la victime.

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La plateforme de signalement des violences sexistes et sexuelles se veut-elle être un outil de libération de la parole des victimes ?

Sandrine Masson

C’est exactement cela surtout que la moyenne de temps de communication de nos « chats » est d’environ 54 minutes. Nous prenons le temps d’écouter les victimes. Chaque opérateur ne gère qu’un seul « chat » afin d’être totalement à l’écoute d’une personne et ainsi cheminons au rythme de cette dernière jusqu’à ce qu’elle puisse prendre la décision elle-même d’un dépôt de plainte et / ou d’une orientation vers une association.

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Quelles sont ces femmes qui font appel à la plateforme ? Existe-t-il un portrait-robot de cette femme ? Quels sont les « problèmes » les plus fréquents ?

Sandrine Masson

 Avant tout, je souhaite faire une modification importante car les hommes aussi peuvent être victimes et nous contactent. Je rappelle que toute personne peut nous contacter, majeure ou mineure, femme ou homme.

Concernant le portrait type, non je ne crois pas qu’il existe. Toutes ces victimes sont différentes et toutes nos réponses sont adaptées et personnalisées. Nous travaillons en open-space et nous pouvons toujours faire appel à un collègue sans que ce soit préjudiciable pour la victime.

Le problème majeur depuis la pandémie est incontestablement celui des violences conjugales avec environ 52% de nos « chats », 35% pour des violences sexuelles et le reste des violences sexistes. Ces violences sexuelles portent notamment sur des viols intra familiaux qui peuvent également concerner des jeunes hommes par exemple.

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Si la plateforme a recensé plusieurs milliers de prises de contact depuis son lancement, la concrétisation de la plainte reste-t-elle encore difficile pour les victimes ?

Sandrine Masson

En ce qui nous concerne, quand les victimes sont prêtes à déposer plainte sur le « chat » et que nous envoyons leur signalement, il arrive assez souvent qu’elles refusent ensuite de continuer le processus quand elles sont au commissariat puisqu’il y a ce passage du virtuel au réel où on est en présence physique de la personne, où la peur d’être de nouveau jugée ressurgit.

En effet cette victime reste une personne qui se sent très coupable avec une mauvaise estime d’elle-même. Elle a du mal à s’extirper de ce profond sentiment de culpabilité même si on lui rappelle que le seul coupable c’est l’auteur des faits.

Mais pour conclure, et on ne va pas le cacher, c’est un très long chemin judiciaire après le dépôt de plainte. Et parfois les victimes sachant que le nombre de classement sans suite de la justice sur ce type d’infraction est très important recule devant cette épreuve.

C’est pour cette raison que même si nous sommes policiers, notre objectif n’est pas nécessairement le dépôt de plainte pour le dépôt de plainte. Nous n’imaginons pas que déposer plainte répare tout ni que cela permettra d’aller mieux mais c’est un peu « la cerise sur le gâteau ». C’est à dire qu’il faut avoir déjà cheminé, parfois longuement, avant d’arriver à déposer plainte et peut être à ce moment d’obtenir une sanction en adéquation avec ce qui a été subi.

A titre d’exemple, j’évoquerai cette femme qui 18 mois auparavant nous contacte et nous indique avoir subi une agression sexuelle par un prêtre mais ne sent pas prête à déposer plainte. Aussi nous l’orientons vers le pôle psycho-social du commissariat dont elle dépend. Et quelques mois après la psychologue nous appelle afin de nous indiquer que cette femme souhaitait nous remercier. En effet, après nous avoir contacté et avoir été orientée vers cette psychologue qui l’a accompagnée durant plusieurs mois, elle avait fait le pas afin de réussir à déposer plainte.

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Je suis témoin ou victime de violences sexuelles et / ou sexistes, quel doit être mon premier réflexe ?

Sandrine Masson

Vous devez bien évidemment nous contacter même si nous ne sommes pas un service d’urgence mais un service pour la libération et l’écoute de la parole des victimes. Toutefois nous envoyons des patrouilles de police concernant 15% de nos « chats » même si en cas d’urgence il serait préférable de composer le 17. Nous savons que les « chats » sont privilégiés car les appelants apprécient la discrétion et l’anonymat. Si vous êtes témoin d’une agression sexuelle dans le bus, peut-être ne composerez-vous pas le 17 pour ne pas que l’on entende votre voix mais avec le support du « chat » une patrouille de police pourra être envoyée sur les lieux et arrêter l’agresseur.

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Récemment les #DoublePeine émergent : certaines victimes de viol sont mal accueillies par les policiers. Des femmes témoignent de leur expérience d’une prise en charge défectueuse des plaintes par les commissariats bien que de plus en plus de policiers soient formés à l’accueil des victimes de ces crimes. Comment palier à ces cruelles insuffisances ?

Sandrine Masson

Une fois encore je suggère à la victime de nous contacter afin que nous puissions faciliter le dépôt de plainte et avec ce signalement qu’elle puisse être accompagnée par une brigade formée et spécialisée en la matière. Toutefois même si les agents sont de mieux en mieux formés, tous les policiers ne sont peut-être pas tous sensibles à cette cause de l’aide aux victimes et des violences sexuelles.

Il est vrai que parfois il peut être compliqué, et je le conçois parfaitement, de pouvoir déposer plainte. La décision de la plainte est déjà difficile mais si de surcroit l’accueil ou l’écoute n’est pas adapté cela devient vraiment infernal.

Je dois ajouter que nous avons des victimes qui subissent des refus de plainte et qui nous contactent via la plateforme. Dès cet instant nous envoyons le signalement au commissariat afin que des investigations soient menées et ainsi prendre en considération la parole de la victime.

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Sandrine Masson, vous êtes une femme, commandante à la Police Nationale et êtes-vous féministe ? Un figure féminine inspirante pour vous ?

Sandrine Masson

Oui. Je suis pour le droit des femmes, l’égalité ou tout du moins l’équité femmes – hommes avec chacun leurs qualités et leurs défauts. Oui je suis féministe et ma figure féministe sera très consensuelle avec Simone Veil qui est une femme inspirante avec son engagement pour le droit des femmes.

Propos recueillis par Michael John DOLAN, Women Today

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