Entretien avec Capucine Moreau pour son livre « La Créativité érotique dans le couple »

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Si la représentation de la sexualité occupe toujours plus d’espace au quotidien disponible d’un simple clic sur Internet, par exemple, en parler ouvertement et sans a priori est toujours complexe. Capucine Moreau, sexologue, autrice et fondatrice à Toulouse de « L’école de Capucine », propose dans son ouvrage d’encourager la créativité érotique pour libérer cette saine énergie.

Cédric Lépine : Pouvez-vous présenter L’école de Capucine ?


Capucine Moreau :
 Dans mon propre parcours de femme, il y a quelques années, je me suis rendu compte qu’il y avait peu d’espaces réels où nous pouvions échanger et apprendre sur la question de la sexualité. Il y a un décalage entre les images offertes de la sexualité et le grand tabou qui se poursuit quand il s’agit d’en parler. En France, les choses ont, depuis, quelque peu changé mais à part quelques magazines féminins lançant des injonctions, l’échange autour de la question sexuelle n’existait pas.


Au départ, j’étais dans un tout autre domaine d’activité professionnelle et j’ai commencé à suivre une formation parce que je voulais non seulement acquérir des compétences théoriques mais aussi sortir de mes propres conditionnements sur la question de la sexualité. Je ne souhaitais pas partager un savoir académique : j’avais besoin de déconstruire pour offrir mes propres approches pour être la plus accueillante possible pour tout le monde.

J’ai créé L’école de Capucine en 2017 alors que j’avais déjà des activités de sexologue en cabinet et que j’avais développé des compétences dans le secteur associatif. Je souhaitais vraiment porter la question de la sexualité dans l’espace public.

J’ai découvert que les personnes venaient tardivement consulter un-e sexologue car la question est encore très tabou. Plus on vient tardivement consulter, plus certaines difficultés ont tendance à s’enkyster alors qu’à la base le problème était bénin. Ainsi, créer L’école de Capucine permettait de rapprocher le public de la sexologue au-delà aussi de son statut de thérapeute en cabinet.

Les activités de L’école de Capucine évoluent avec le temps, l’expérience et également les rencontres. L’idée consiste à proposer des lieux d’échange et d’apprentissage sur la question de l’érotisme : je préfère ce terme à sexualité pour sa dimension beaucoup plus large. Au fur et à mesure, je me suis rendu compte que nous développions avant tout une créativité érotique. Les personnes qui viennent ne considèrent pas nécessairement qu’elles ont des difficultés mais elles souhaitent avant tout grandir sur ces questions.

Après avoir créé seule cette école, j’ai peu à peu accueilli des personnes qui ont pris en charge l’animation des ateliers sans être sexologues mais avec d’autres compétences transverses par rapport aux miennes. Ce sont ainsi des compétences artistiques qui peuvent avoir un impact sur la sphère érotique. Travaillent ainsi avec moi une professeure de yoga, une écrivaine qui anime des ateliers d’écriture, une clown, etc. Je suis très heureuse du public, très touchant et bienveillant, développant un véritable respect les uns pour les autres. J’ai également animé une conférence en médiathèque sur l’éducation des jeunes au plaisir.

C. L. : Avez-vous eu l’opportunité d’intervenir dans les écoles, collèges et lycées ?


C. M. :
 Non, pas encore, même s’il existe une obligation légale de la part des enseignants d’aborder la question de la sexualité, elle n’est pas toujours appliquée. Il faut aussi des moyens économiques que n’ont pas forcément les établissements pour rémunérer les intervenants extérieurs. J’ai de mon côté aussi créer L’école de Capucine en lien avec ce qui existe dans mon territoire. Ainsi, les zones où il existe déjà des choses, notamment gérées par le planning familial, je n’interviens pas. J’avais également, au moins au départ, l’intention d’être indépendante des institutions afin de pouvoir proposer un autre regard pour parler librement de plaisir et de jouissance alors que ce n’est pas évident de le faire, notamment dans les écoles.

C. L. : En donnant votre propre prénom à l’école, vous jouez également sur cet appel évocateur de la puissance de la nature. D’ailleurs, la sexualité inspirée par la nature est très présente dans votre livre, dès la couverture avec l’illustration d’une plante liée aux corps humains ouverts au plaisir.


C. M. :
 Cette nature se rapproche en effet de l’organique en nous. J’ai eu la chance de travailler avec Nadia von Foutre, l’illustratrice du livre, au sein de L’école de Capucine. Il s’agit d’une artiste toulousaine avec laquelle j’ai eu la chance de travailler durant plusieurs années. En effet, elle a la justesse de traduire parfaitement en dessins mes mots, ce qui permet d’accueillir au mieux le public dans l’école.

C. L. : Plutôt qu’un livre partageant des compétences en matière sexuelle, vous avez préféré encourager la créativité comme cheminement vers l’épanouissement de chacun.


C. M. :
 Mon idée dès le départ de cette école et que l’on retrouve dans ce livre, consistait à créer des espaces d’échanges sans injonctions stressantes. La créativité peut aussi, chez certains et même lorsque l’on est en couple, reposer sur le refus de pratiquer la sexualité. C’est la rencontre d’abord avec soi-même et ensuite dans le partage avec l’autre, comme dans la démarche artistique, qui importe au fond dans la sexualité.

C. L. : Ceci conduit à prendre en considération la sexualité entre des personnes consentantes comme une communication non verbale.


C. M. :
 Ce dialogue en effet dans un cadre de confiance et de respect, est dissociable de la notion d’amour. Souvent, on lie souvent les deux, ce qui stresse beaucoup les individus. Il peut ainsi y avoir une très grande qualité de rencontre érotique sans qu’il y ait de rencontre amoureuse durable. Et à l’inverse, une relation de couple très belle peut aussi coexister avec des difficultés de dialogue érotique : la sexualité n’explique pas forcément la qualité globale de la relation de couple. Certaines personnes finissent par douter de leur amour car leur sexualité est problématique alors que l’on peut distinguer très nettement amour et sexualité. Nous sommes encore tellement marqués, contrairement à ce que nous pourrions croire, par le tabou et la gêne autour de la question sexuelle, que la rencontre en est profondément marquée. Nous nous demandons alors ce qui doit être la norme et nous nous retrouvons moins présent dès lors à l’autre. Ce sont autant d’éléments qui viennent polluer la relation. La problématique pour moi consiste à savoir comment nous pouvons nous rencontrer dans notre propre état de présence à l’autre. Je vois ainsi beaucoup de personnes qui sont beaucoup plus dans leur tête que dans leurs liens.

C. L. : Lorsque vous parlez de « pollutions » dans la construction de la sexualité, pensez-vous au monopole qu’a fini par prendre la pornographie mainstream sur Internet, puisqu’il existe peu d’alternatives pour les jeunes de découvrir leur sexualité ?


C. M. :
 Oui, je remarque en effet des personnes différentes dans leur sexualité en fonction de ce qu’elles ont construit avant ou après Internet. Surtout que les jeunes peuvent être soumis à des images avant même d’avoir souhaité les chercher. Forcément, cette pornographie mainstream appauvrit et uniformise, avec des corps différents de la réalité dans des scènes exploitant la performance et les rapports de domination. Même si les jeunes savent que ce n’est pas la réalité, cette vision va les imprégner malgré tout : leur imaginaire est alors à reconstruire. Ainsi, je conseille dans le livre de partir se visiter soi-même pour découvrir sa propre sexualité. Sans images pornographiques, nous pouvons ainsi libérer nos propres images.


Aujourd’hui, le fait que les femmes décident de se réapproprier leur sexualité est quelque chose d’énorme qui a aussi un impact sur les hommes qui n’ont plus dès lors à jouer un modèle qui ne leur correspond pas et qui leur a été imposé par des injonctions diverses. Il est essentiel de travailler avec tous les genres sans jamais les opposer. Cette grande mutation sociale à l’œuvre actuellement ne touche pas que la sexualité mais aussi le rapport de genre, les rapports de domination, les rapports dans le couple, les relations familiales, etc.

C. L. : En reprenant la logique profonde au cœur du slogan « faites l’amour pas la guerre », considérez-vous que l’épanouissement sexuel peut avoir un impact sociétal dans les rapports plus généraux des individus entre eux ?


C. M. :
 Je pense qu’en tant qu’individu on cherche à se réaliser et cela passe par la possibilité de trouver la quiétude dans sa propre puissance érotique. Cette énergie peut soutenir notre propre réalisation de nous-mêmes. Alors que dépenser de l’énergie à camoufler sa sexualité et entretenir une source d’intranquillité permanente ne permet pas de rayonner. Plus que du développement personnel, j’entrevois le rapport à la sexualité comme un cheminement spirituel. Être épanoui dans sa sexualité, c’est prendre conscience de ses désirs sans nécessairement tous les réaliser, supporter la frustration, exprimer ses désirs sans avoir peur d’être violenté-e.

C. L. : Comment considérez-vous l’érotisme en temps de confinement et de crise sanitaire où le corps de l’autre est devenu une menace ?


C. M. :
 Dans la contrainte, la créativité érotique peut être mise à l’œuvre. Dans le cadre du confinement, un couple qui se retrouve ensemble peut développer plus largement sa sexualité mais peut tout aussi bien souffrir de l’omniprésence de l’autre. Il faut pouvoir se jouer des contraintes pour conserver sa créativité. En effet, à distance, nous nous prenons conscience que l’érotisme ne se passe pas seulement dans le toucher mais dans tout ce qui peut se dévoiler, dans l’attente et dans la non consommation immédiate de l’acte. J’espère bien que cette mise à distance des corps puisse devenir source d’enseignements.


Même si je sais bien que le contexte est difficile pour chacun, la créativité n’est pas le monopole de l’artiste qui est aussi un professionnel. Une bonne écoute de notre corps permet de savoir quelle est la sexualité qui nous correspond et qui peut être partagée. Cet apprentissage développe dès lors une forte confiance en général avec l’autre. Nous regardons rarement notre corps de l’intérieur de soi, aussi c’est là encore une belle découverte.

Avec l’aimable autorisation de Capucine Moreau et de Cédric Lépine pour Mediapart

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La Créativité érotique dans le couple
de Capucine Moreau


Éditeur : La Musardine
Collection : Documents Musardine

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