L’ENA et les femmes : le haut fonctionnaire est, presque toujours, un homme

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur email
Partager sur print

Énarques et femmes : le genre dans la haute fonction publique. La féminisation des élites administratives et des lieux de pouvoir constitue un bouleversement social majeur des dernières décennies.

Elsa Favier vous avez étudié, analysé les trajectoires de 2 000 femmes énarques, depuis sa création, en 1945, pour analyser comment et qui parmi ces femmes ont progressivement réussi à accéder, par cette formation, aux échelons les plus élevés de l’État. Y compris les carrières préfectorales où, en 2020, les femmes « sont encore vues comme des pionnières », en dépit du volontarisme parallèle d’autres administrations.

Si, en une vingtaine d’années, l’encadrement supérieur de la fonction publique s’est lentement féminisé (de 12 % en 2001 à 43 % début 2020), ce sont 26 employeurs publics, dont six ministères, qui ont dû verser des pénalités financières en 2018, faute de nominations équilibrées.

Women Today

Bonjour Elsa pourquoi avoir étudié, analysé les trajectoires de ces femmes énarques ?

Elsa Favier

Pas du tout par passion au départ… Mais il se trouve que j’en ai eu l’occasion et que ma famille compte deux femmes énarques. Ainsi la proximité académique et familiale constituait finalement un bon départ pour commencer à étudier la question des carrières des femmes à la sortie de l’ENA.

WT

Ainsi faut-il attendre les années 70, où la place des femmes change dans la société, pour que les rangs de l’école se féminisent ? Une réaction post Mai 68 ?

EF

Ce n’est pas une conséquence de Mai 68. Pour resituer les choses l’ENA, dès sa création en 1945, était destinée à former les élites administratives et ouverte aux deux sexes. Mais son recrutement est resté quasi exclusivement masculin pendant près de 30 ans. Les femmes représentent 4% des candidats qui sont reçus au concours d’entrée entre 1945 et 1970.

Et c’est seulement à partir des années 1970 que les femmes cessent d’être des exceptions passant ainsi de 8% en 1969 à 24% en 1980. Ensuite la féminisation de l’ENA se poursuit mais très lentement. Dans les années 1980-1990, il y a environ un quart de femmes dans les promotions et un tiers dans les années 2000-2010.

Cela constitue trois époques de lé féminisation de l’ENA avec :

  • Les trente premières années d’existence avec les pionnières qui entrent au compte-gouttes
  • Les années 1970 qui constituent une sorte de transition avec une féminisation rapide
  • Ensuite une période, toujours en cours, où la présence des femmes devient presque banale mais reste quand même limitée

Les années 1965-1975 marquent le début d’une réorganisation de la place des femmes et des hommes dans la société française avec la féminisation de la population active qui s’accélère, l’extension de l’emploi salarié, la montée en puissance du secteur tertiaire… Cette progression de l’activité des femmes est concomitante avec d’autres phénomènes qui transforment le statut des femmes telles que la percée des filles à l’école, dans l’enseignement supérieur avec de meilleures réussites que les hommes, la montée du divorce, la contraception, l’avortement, l’affirmation d’un nouveau mouvement des femmes sur la scène politique. C’est un phénomène global.

Autre événement important, la levée des derniers obstacles juridiques à l’accès des femmes aux professions supérieures avec l’accès aux concours d’entrée dans de très nombreuses grandes écoles : les Ponts ou les Mines en 1969, Polytechnique en 1972, HEC en 1973, etc…

WT

Quel est le profil et l’accessibilité d’une étudiante qui postule à l’ENA ? Et une fois admise, des inégalités de genre ?

EF

Je vais vous répondre au regard de mon analyse des élèves des années 1970 jusqu’au début des années 2000 ce qui permet d’identifier les changements.

Pour mémoire, on accède à l’ENA par le concours externe ou au cours de la vie professionnelle par le concours interne (ouvert aux salariés du secteur public) ou un concours pour les salariés du privé.

Ainsi mon premier constat est que la féminisation ne modifie pas le recrutement social. Les jeunes femmes qui sont reçues au concours externe sont principalement originaires des classes supérieures et elles viennent parachever un parcours élitiste. Ainsi les femmes ont des profils assez similaires à ceux des hommes.

J’ai également identifié cette génération de femmes qui intègrent l’ENA dans les années 70, ce qui reste très atypique à cette époque. Elles ont des profils très différents des garçons en étant plus souvent issues de familles ancrées dans le monde du publique. Autre point notoire, les mères de ces filles sont beaucoup plus souvent actives professionnellement que les mères des hommes et plus étonnant encore, elles exercent très majoritairement des professions supérieures. Ce sont en quelque sorte les filles de pionnières.

N’oublions pas que, faute d’accessibilité aux grandes écoles, la voie d’accès à l’ENA pour les femmes est de passer par Sciences Po Paris (une des rares écoles mixtes), section service publique alors que les garçons ont des parcours beaucoup plus variés.

A partir des années 1980, filles et garçons sont issus des mêmes familles sociales et ont les mêmes trajectoires scolaires avant d’entrer à l’ENA. Cette évolution est liée à un rapprochement des ambitions que les parents des classes supérieures nourrissent pour les filles et garçons et à l’instauration de la mixité dans les autres grandes écoles.

Après l’admission, il faut en sortir… A l’issue de la scolarité, un classement des élèves est établi en fonction duquel ils choisissent un poste dans la haute fonction publique. C’est alors que deux questions se posent :

  • Est-ce que les femmes sont aussi bien classées que les hommes ?
  • Est-ce que les femmes et les hommes choisissent de la même manière ?

Ainsi je constate que les femmes sont moins bien classées des années 1970 jusqu’au milieu des années 1990 et que les hommes ont deux fois plus de chances de rentrer dans les grands corps de l’État. Mais il apparaît qu’au début des années 2000 l’écart de réussite s’estompe.

WT

Est-il désormais possible que des femmes accèdent à des positions de pouvoir au sein de l’État historiquement monopolisées par des hommes ?

EF

Oui je le pense. On peut regarder le verre à moitié vide ou soit à moitié plein. Mais il est incontestable qu’un réel changement s’est opéré sur l’accès des femmes à des postes de pouvoir, aux hautes fonctions publiques, au monde de l’entreprise et de l’univers politique.

En revanche il demeure des inégalités de carrière et à ce titre je recommande un très bon livre « Le plafond de verre et l’État », sous la direction de Catherine Marry, qui explore le mécanisme de ce plafond dans plusieurs ministères. Il est ainsi démontré la persistance d’inégalités sexuées avec tous les mécanismes qui contribuent à ces divergences de carrières entre les femmes et les hommes.

Ainsi les administrations participent à la fabrication d’inégalités entre femmes et hommes en valorisant par exemple un engagement total dans le travail, en faisant de la mobilité géographique une condition de la promotion professionnelle, etc… Tous ces éléments qui sont en apparence neutres favorisent les hommes au détriment des femmes.

WT

Qui sont celles qui peuvent prétendre à ces positions professionnelles en haut de la hiérarchie sociale ?

EF

Une des choses notables est que ces femmes qui parviennent à ces fonctions sont généralement dotées de beaucoup de ressources sociales. Elles sont très souvent issues des classes supérieures avec des parcours scolaires très élitistes,

WT

Les hommes énarques sont-ils féministes ? Et les femmes ?

EF

Sourire… Je ne dirai pas que les hommes énarques sont féministes. En revanche, une chose notable est qu’ils s’approprient plus facilement cette étiquette de féministe que les femmes. Ainsi il n’est pas rare que ces hommes se disent féministes alors que les femmes peuvent hésiter davantage. Une étiquette qui n’est pas stigmatisante pour un homme alors qu’elle peut l’être pour une femme.

Toutes les femmes énarques ne sont pas féministes. Néanmoins dès la fin des années 2000 beaucoup de réseaux féminins se sont développés dans l’administration tels que Administration Moderne et de nombreux autres dans son sillage. Ces réseaux font ainsi discrètement pression en faveur de politiques de féminisation.

Propos recueillis par Michael John DOLAN

Réagir, intervenir, suggérer ? Nous vous écoutons : contact@womentoday.fr

Depuis plus d’un an, Women Today, (ex-Sarasvatî) et sa Lettre des femmes hebdomadaire explorent toutes les facettes du féminin et du féminisme. Donnent la parole à celles et à ceux qui misent sur la réflexion, plutôt que sur la division, pour éveiller les esprits, faire avancer la parité et reculer les inégalités.

Chaque semaine, son lectorat (60 % de femmes et 40 % d’hommes, toutes générations confondues) s’accroit et porte son message d’engagement positif. Mais parce que Women Today a fait le choix dès le départ de fonctionner sans publicité ni sponsor, nous avons besoin de vous afin de continuer à grandir et faisons appel aujourd’hui à vos dons.

Merci infiniment par avance de vos précieuses contributions.