Emilie Gavois-Kahn, tête d’affiche des Petits meurtres d’Agatha Christie « Annie Gréco assure et assume »

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Après nous avoir transportés dans l’avant-guerre puis à la fin des fifties, la série iconique de France 2 entre dans une nouvelle ère, les années 70. Et s’offre pour l’occasion un réjouissant tournant émancipateur en prenant pour héroïne Annie Gréco, alias la première femme commissaire de France nommée « à titre expérimental » à Lille en 1972. Avec ses répliques aussi musclées que sa mise en plis, cette pionnière va s’employer à faire la peau au crime mais aussi aux valeurs patriarcales et au sexisme débridé de son époque. Rencontre avec son interprète.

Que ressent-on lorsqu’on vous confie un personnage aussi fort et emblématique que celui-ci ?

Quand c’est arrivé, j’avoue que j’ai eu du mal à y croire. Annie est riche de nombreuses facettes. Elle est forte tout en ayant des failles. Et le scénario est tellement bien écrit que c’est absolument jubilatoire, comme un énorme gâteau que l’on vous permettrait de dévorer. Mais ça, c’était le premier effet Kiss Cool. Parce qu’ensuite, je me suis demandé si j’allais être à la hauteur et je me suis dit qu’il allait falloir bosser…

Quel message porte-t-elle selon vous ?  

Je ne sais pas si c’est un message. Je pense que cela raconte plutôt le début de quelque chose pour les femmes. Car là où je suis très fière de l’incarner, c’est qu’Annie est quelqu’un qui assume sa fémininité et son autorité, de porter à la fois de des talons hauts et un holster, de ne pas avoir d’enfants et de mari. Elle assure et elle assume !

Comment percevez-vous la société des années 70 ? N’y avait-il pas un contraste entre tout ce qu’on s’autorisait entre matière de sexe, de drogues etc… et les chapes qui pesaient encore très lourd sur les femmes ?

C’est une époque de changement, un moment-charnière entre ces nouvelles libertés et leurs excès et ceux qui s’érigent contre celles-ci. Les années 70 ont remis beaucoup de choses en question…

Vous êtes-vous renseignée, avant d’endosser ce rôle, concernant les premières femmes qui ont décroché des postes à responsabilités dans la police, comme Martine Monteil, afin de savoir qui étaient celles que l’ « on attendait au tournant » ?

Oui, j’ai effectivement regardé pas mal de choses sur Martine Monteil. C’est passionnant de voir ce qu’elle pouvait dire sur son métier. Je me suis intéressée aussi à la façon dont elle s’habillait. Mais par la suite, je me suis détachée d’une certaine réalité pour parce qu’on est dans une fiction. Je me suis efforcée d’imaginer ce que c’était à l’époque que l’on vous fasse confiance à ce poste quand vous étiez une « bonne femme » et j’ai inventé. C’est ce que permet le côté ludique des Petits meurtres.

De quoi Max Beretta, le collègue d’Annie Greco, est-il le symbole ? Est-ce qu’on peut dire qu’il est au départ le mâle alpha, le macho dans toute sa splendeur et que la collaboration avec Gréco va l’amener à évoluer ?

Tous ceux que propose la série sont mouvants, ils sont dans l’ambivalence et l’ambiguïté. Ils bougent en eux-mêmes. Bien sûr, pour Beretta comme pour les autres, on pousse un peu les curseurs. Mais aux yeux d’Annie, c’est surtout un bon flic et le fait qu’il ait tendance à être comme elle sur la sellette crée entre eux un sentiment de solidarité.  

Gréco dit dans le premier épisode dans un moment de déprime et de doute que « toutes ces femmes qui pourraient devenir commissaires vont finir secrétaires. Si, à cause de moi, le combat féministe se casse la gueule, je ne me le pardonnerai jamais. ». Se sent-elle une responsabilité envers elle, au-delà de sa simple carrière ?
Oui, elle réalise le poids qu’elle a sur les épaules. Qu’elle réussisse ou qu’elle rate dans sa mission, ça va vouloir dire quelque chose… 

Les petits meurtres d’Agatha Christie ont-ils des résonances avec notre monde actuel ?

Oui, comme c’était d’ailleurs déjà le cas dans la version années 50 avec Alice Avril qui avait une fibre très féministe, des choses importantes y sont dites. C’est l’amorce d’un mouvement et une manière de montrer que pour les femmes, rien n’est jamais acquis… Pour les jeunes d’aujourd’hui, les situations que l’on montre sur la place des femmes sont complètement dingues et inenvisageables. Mais certaines choses sont intemporelles. Quand on voit Annie qui se doit d’avoir un brushing parfait, a tous les apparats de la féminité et qui ne lâche rien au boulot, ça se rapproche beaucoup de ce qu’on exige de nous aujourd’hui, qu’on soit parfaite dans tous les domaines, qu’on soit performante dans notre job, bonne épouse, bonne maman, bonne amante… La différence avec Gréco, c’est qu’elle fait partie d’une génération où l’on devait encore choisir entre une vie personnelle et professionnelle, sacrifier l’une ou l’autre. Alors, oui, pour certains, Les petits meurtres d’Agatha Christie sont juste un bonbon acidulé et joyeux mais d’autres y percevront des échos avec ce que nous vivons.

Dans le deuxième épisode, diffusé le 5 février, l’un des protagonistes dit que quand une « femme vivante parle de viol, on ne la croit pas. Alors, une morte… » C’est important, à travers ce type de scène, de montrer que la reconnaissance des victimes de violences sexuelles n’a progressé que très péniblement et lentement au fil des décennies ?

Oui, je pense effectivement que ça a été un très long chemin et qu’il est loin d’être terminé. Il faut quand même se souvenir que les années 70, ce sont celles du procès de Bobigny, où une jeune fille de seize ans a été jugée pour avoir avorté, après avoir été dénoncé par l’homme qui l’a violée. Ça nous rappelle si besoin que c’était une période qui n’était pas franchement sympa pour les femmes… Le regard a évolué mais en 2021, il faut toujours prouver que l’on est victime, se justifier de l’être. Dans un autre registre, je pense à l’une de mes amies qui a été abandonnée par son compagnon alors qu’elle était enceinte jusqu’aux yeux. Certaines personnes ont osé lui dire que c’était sûrement parce qu’elle avait délaissé leur vie sexuelle ! Quoiqu’il se passe, c’est toujours de la faute de la femme qui n’a pas assez fait, trop fait ou pas fait comme il fallait. Et je crois qu’on touche du doigt à ces enjeux dans Les Petits meurtres d’Agatha Christie.

Qu’éprouvez-vous face aux divers mouvements féministes actuels ?

C’est parfois compliqué de savoir comment se positionner face à tout ce qui se passe. Ce qui est salutaire, c’est que la parole se libère et que surtout les oreilles se libèrent. Les choses deviennent enfin audibles. Avant, les victimes n’étaient pas entendues et à force de ne pas l’être, on finit par se taire… C’est bien qu’elles le soient aujourd’hui mais il faut absolument qu’on sorte de la théorie et que des mesures pour les protéger soient appliquées et mises en pratique.

Estimez-vous que les artistes doivent utiliser leur notoriété pour défendre ce type de cause ?

Oui et non. Notre manière à nous de nous impliquer, c’est de raconter des histoires et d’offrir une catharsis. Après, c’est la liberté de chacun de s’exprimer ou pas parce qu’il dispose d’une parole publique. Et c’est à double tranchant, si vous les faîtes, il faut parfaitement maitriser votre sujet. Sinon, vos propos peuvent être ensuite réutilisés contre vous.

Pensez-vous que le monde du spectacle dans lequel vous évoluez soit en 2021 complètement égalitaire et paritaire ?  

Non, en termes de salaires et de notoriété, je pense au contraire qu’il y a encore beaucoup d’iniquités. Et puis il faut savoir que lorsque vous êtes enceinte, vous l’êtes en dans la tête des gens du métier pendant quatre ans ! Il y a une représentation mentale autour de ça et on a tendance à vous « oublier » … C’est pour ça que j’ai beaucoup de copines actrices qui choisissent d’attendre le dernier moment pour annoncer leur grossesse. C’est l’équivalent de l’entretien d’embauche classique où le fait que vous ayez des projets d’enfant joue en votre défaveur.

Bénédicte Flye Sainte Marie

En pratique : Le deuxième épisode inédit de la troisième saison des Petits meurtres d’Agatha Christie est diffusé le vendredi 5 février à 21h05. Il sera disponible ensuit en replay sur le site de France tv

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