Dominique Joseph : « Égalité femmes-hommes : 30 ans de perdus en un an de crise »

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La pandémie agit comme le révélateur des inégalités femmes hommes.

Bonjour Dominique Joseph, vous êtes Secrétaire générale de la Mutualité Française et en 2020, vous devenez Conseillère au Conseil Économique Social et Environnemental.
Auditionnée jeudi 15 avril par la Délégation aux droits des femmes du Sénat, vous avez présenté aux sénateurs l’avis du Conseil économique social et environnemental (Cese) sur la crise sanitaire et les inégalités de genre. Selon vous, la pandémie agit comme le révélateur des inégalités femmes hommes et génère dans certains cas un véritable recul des droits des femmes.

Women Today

Les femmes et les hommes ne sont pas affectés de la même façon par la crise sanitaire. Pouvez-vous nous indiquer quelques chiffres clefs afin de réalise l’ampleur de cette pandémie ?

Dominique Joseph

Il est vrai que les femmes et hommes ont été touchés par cette crise sanitaire. Mais effectivement quelques chiffres sont éclairants notamment à propos du non-recours aux soins et l’accès aux droits sexuels et reproductifs. Ainsi 64% des femmes renoncent aux soins contre 53% des hommes. Et la réalité est que le renoncement est subi car il y a eu des services fermés mais aussi un « état d’esprit » des femmes. En effet, primo elles jugent que leur pathologie ne nécessite pas de soin urgent eu égard à la pandémie et, secundo, leur charge de travail (professionnel et domestique) qui ne permet pas de libérer le temps nécessaire.

WT

Commençons par le domaine de la santé avec ces femmes qui renoncent aux soins. Comment expliquer ce phénomène et comment affecte-t-il plus spécifiquement les femmes ? (IVG, contraception et cancer)

DJ

Ce phénomène s’explique principalement par les deux phénomènes évoqués précédemment (non prioritaire et manque de temps) mais d’autres éléments doivent être pris en considération. En effet la question socio-économique est cruciale car elle se cumule avec d’autres inégalités telle que celle de l’origine.

WT

La pandémie a eu pour conséquence l’explosion du télétravail. Comment ce « nouveau » mode de travail impacte bien plus les femmes que les hommes et quels en sont les dangers ?

DJ

Concernant les femmes et le télétravail, nous pouvons distinguer deux épisodes. Le premier confinement « dur » avec le télétravail obligatoire et l’école à la maison avec tous les lieux d’accueil et d’éducation (du jardin d’enfant à la faculté) qui sont portes closes.

Durant le télétravail, les femmes assurent 72% des tâches ménagères. Ainsi la femme additionne, le télétravail, l’école à la maison, les enfants et les tâches ménagères, tout ceci dans un même lieu.

WT

Vous citez un autre dommage collatéral. Vous mettez en exergue la perte d’emploi ainsi que l’accentuation du genre dans les filières professionnelles.

DJ

En effet, eu égard aux conditions du télétravail (tâches ménagères, enfants, école à la maison, aidants…) les femmes se sont très souvent mises en « congé » maladie (autorisé par les pouvoirs publics) ou demander à être mises en activité partielle. Ensuite les pertes d’emploi… En effet, entre Mars et Mai 2020, un tiers des femmes a perdu ou renoncé à leur emploi contre un quart des hommes. Et dans cette analyse il est démontré que les femmes auto-entrepreneures ont plus vite renoncées et fermées leur entreprise.

WT

Pouvez-vous nous exposer, en résumé, les éléments clefs des 18 préconisations du CESE ?

DJ

Il est très difficile d’en prioriser une seule. En effet, Ces 18 propositions s’articulent autour de quatre axes :   

  • Agir en faveur de la santé et du bien-être des femmes ; 
  • Mieux articuler les temps de vie ; 
  • Contrer l’impact socio-économique de la crise sanitaire sur les femmes ; 
  • Inclure les femmes dans la réponse à la crise.

Néanmoins une préconisation qui réponde à cette notion de systémique : mener une campagne nationale de sensibilisation à l’égalité femmes – hommes, prioritairement sur les violences faites aux femmes jeunes et personnes LGBTQI+ et la répartition des tâches domestiques et familiales au sein du couple.

Mais je souhaiterai insister sur deux autres préconisations qui me semblent importantes pour apporter une réponse structurelle à toutes les questions d’inégalités F/H. Il s’agit des préconisations 11 & 12 :

  • Revaloriser les métiers du « care » et engager un travail sur la classification de ces emplois sur la base du principe de « salaire égal à travail de valeur égale », en réunissant une conférence salariale ;
  • Mener un effort de formation et de reconversion pour les femmes, en particulier vers les métiers d’avenir liés au numérique et à la transition écologique.

WT

Pensez-vous que le manque de parité dans les organes de décision influe sur les préconisations ? Ainsi vous préconisez de « rendre la parité obligatoire dans tous les organismes de gestion de crise ».

DJ

Durant les auditions menées à l’occasion de ce rapport, force est de constater que :

– La composition du gouvernement est à prédominance masculine : le président, le premier ministre et les principaux ministères…

– Le premier Conseil de défense sanitaire, majoritairement masculin (27% de femmes)

– La couverture médiatique avec des experts, analystes, économistes, sociologues, médecins, épidémiologistes était, essentiellement, composée d’hommes. Mais des progrès sont apparus notamment grâce à l’action du CSA.

WT

Croyez-vous que cette pandémie puisse devenir, à terme, source de parité, mixité, d’égalité ?

DJ

Si nous étudions cette pandémie avec beaucoup de sérénité, elle est une « opportunité » dès le moment où l’on met en exergue cette exacerbation des inégalités de genre. Nous l’avons fait au Conseil Économique et social et il existe de nombreux rapports tels que ceux de La Fondation des femmes ou du Haut Conseil à l’égalité. Il en ressort très clairement de la nécessité d’intégrer la notion de genre dans les aides ou autres allocations et y compris les inégalités probantes de genre du plan de relance (en termes d’accompagnement et financement).

Aujourd’hui c’est une question de mise en commun, de communication sur ces inégalités de genre et peut-être de rassembler nos préconisations, nos propositions pour en faire un vrai enjeu d’union quel que soit les différentes obédiences. Ainsi, si nous nous mettons toutes et tous en ligne, cela nous mènera vers le succès en essayant de ne pas sombrer dans « c’est la crise, après on oublie ».

WT

Dominique Joseph, vous êtes une femme engagée pour le droit des femmes. Ainsi vous êtes féministe ? Quel message délivrer aux jeunes femmes et hommes afin de les sensibiliser, de les associer à cette lutte ?

DJ

Oui je suis féministe et je l’assume pleinement. Concernant le message que j’aimerais faire passer est de repartir d’une notion de base, républicaine, qui est celle de l’égalité. Il est nécessaire de réaliser que faire progresser le droit des femmes n’enlève rien aux droits des hommes et au contraire il vient apporter une avancée de toute la société en générale. Apporter un droit complémentaire n’enlève rien aux droits des autres !

Propos recueillis par Michael John DOLAN

Co-rapporteuse du rapport CESE Olga TROSTIANSKI

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